Démission silencieuse ?

Mais qu’en aurait donc pensé Saint Benoit ?

 

 

Depuis quelques mois, les médias relaient un mouvement paradoxal – la « démission silencieuse » ou « quiet quitting » - qui commence à inquiéter le monde du travail au regard des difficultés croissantes à recruter d’une part et de l’évolution des modes d’organisation postpandémiques d’autre part. Paradoxal pour le moins, car dans les faits, le salarié ne démissionne pas mais décide d’investir son temps et son énergie ailleurs qu’au travail.


En pratique, la démission silencieuse peut prendre plusieurs formes :

  • Un détachement par rapport au présentéisme et aux injonctions paradoxales ;
  • Un refus de coopérer ou un mutisme visant à marquer un mécontentement ;
  • Un retrait pour faire face au manque de perspectives ou d’adhésion à la stratégie de l’équipe ;
  • Une manière de se préserver en recherchant un meilleur équilibre vie professionnelle – vie privée.


Mais quel est véritablement le déclencheur ? A quel moment le travail fait-il souffrir au lieu d’épanouir ? N’est-ce pas, une fois encore, la question du sens de l’investissement au travail qui est posé en regard des contraintes de disponibilité, connectivité permanente, flexibilité, autonomie ? A moins que ce ne soit le rapport à l’organisation du travail, en tant que communauté humaine et pas seulement fédération de compétences techniques, qu’il serait temps de reconsidérer ? Quel rôle le travail joue-t-il dans la construction de l’identité ou dans l’accomplissement d’un individu ? Comment Saint Benoit appréhenderait-il cette question ?

 

La dimension du travail est fondamentale pour Saint Benoit


Rappelons tout d’abord que la dimension du travail est fondamentale et très équilibrante pour Saint Benoit. Elle est évoquée au chapitre 48 de la Règle. Ce qui est visé est moins la dimension économique et financière que la dimension humaine et spirituelle. Il s’agit moins de travailler pour assurer ses besoins, augmenter la productivité, maximiser la valeur de l’entreprise pour ses actionnaires que de travailler sur soi-même, de se convertir, de vivre en relation avec les autres et en présence de Dieu. Il n’y a donc pas une vie de prière, une activité intérieure d’un côté et une activité extérieure de l’autre. Pour Saint Benoit, c’est la même vie et c’est toute la vie qui est travail pour retrouver la liberté et l’unification intérieure. « Le Seigneur dit sans sa tendresse : je ne veux pas la mort du pécheur mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (RB, Pr 38). A ce titre, le travail selon Saint Benoit ne connait pas de pause.  « L’oisiveté est l’ennemi de l’âme. C’est pourquoi à certaines heures, les frères doivent s’occuper au travail des mains, et à certaines autres à la lecture des choses Divines. ». (RB 48,1). Cette recherche constante d’équilibre est très instructive. Limiter résolument sa charge de travail peut conduire à une quête très autocentrée. A l’inverse, s’enfermer ou se noyer dans le travail peut également entraîner des conséquences sur sa vie intérieure.


Dans une perspective évangélique et un bon zèle


Le même chapitre dit aussi « Ils sont vraiment moines quand ils vivent du travail de leurs mains, comme nos Pères et les Apôtres » (RB 48,8).  Le travail s’adresse à toutes les dimensions de la personne et s’exerce dans des dispositions qui sont celles recommandées pour l’abbé qui « doit toujours se souvenir de ce qu’il est et savoir qu’on exigera davantage de lui à qui l’on a davantage confié » (RB 2,30) comme pour le cellérier RB (31, 18) : « On donnera et l’on demandera en temps opportun ce qui doit être donné et demandé, pour que nul ne soit troublé ni affligé dans la maison de Dieu ».

Cette prise en compte de la recherche de cohérence entre les aspirations d’un individu et son travail mais aussi la création d’un climat favorisant le respect, l’écoute attentive, la sécurité psychologique et la capacité d’adaptation sont essentielles pour nourrir l’enthousiasme et la motivation.

Le mécontentement ou la récrimination, quelle que soit la forme qu’elle prenne dans les faits, est pour Saint Benoit symptomatique du fait que quelque chose de plus profond est en train de se jouer sur lequel il peut être intéressant de travailler :

  • Une difficulté à consentir à ce que nous ne choisissons pas nous-mêmes et qui nous oblige parfois à sortir de notre zone de confort : « Tous iront au travail que leur a prescrit » (RB 48,11) ;
  • La fuite ou l’enfermement dans la victimisation et/ou l’autojustification par rapport à ses limites : « si le poids de cette charge lui semble excéder par trop la mesure de ses forces il va soumettre avec patience et en temps opportun à son supérieur les motifs de son incapacité et cela sans arrogance, sans affrontement et sans polémique. SI le supérieur maintient son ordre, le plus jeune saura que cela lui est avantageux. » (RB 68, 2-4)
  • Un manque d’humilité ou de lucidité qui nous ferait oublier que les difficultés et l’adversité peuvent toujours être vécues comme une opportunité de croissance : « le 6e degré de l’humilité est celui où le moine se trouve content dans la pire et la plus vile condition », (RB 7,19-50)

 

Le bon zèle c’est la délicatesse, le respect, les égards les uns pour les autres, l’obéissance mutuelle, l’authenticité dans les échanges qui peuvent « nous conduire tous ensemble à la vie éternelle » (RB 72,12). Le travail prend toujours son sens dans le service. Saint Benoit sait pertinemment que l’insatisfaction fait partie intégrante de la nature humaine, qui reste éminemment complexe, et que nous pouvons tous être, un jour ou l’autre, prisonniers de peurs, de frustrations, d’« irritants » qui portent atteinte à la relation à l’autre et à notre motivation au travail. Pour autant, il n’occulte pas la responsabilité personnelle. Le travail n’est-il pas ce que nous en faisons ? Ce monde du travail qui apparait si décevant, si frustrant, si ingrat et si dur parfois, n’est-il pas aussi celui qui nous confronte à nous-mêmes et nous fait grandir ? N’avons-nous pas tendance à rendre les autres coupables de ce qui ne va pas au lieu de travailler par et sur nous-mêmes ? Voulons-nous vivre notre travail comme une succession de tâches à réaliser dans un délai imparti ou comme une vocation, un lieu spirituel où Dieu nous attend ? Que se passerait-il si nous nous disposions à réinvestir notre rapport au travail à l’inspiration de Saint Benoit ?


(Catherine - Novembre 2022)