Evangile du dimanche

Méditer sept jours avec l’évangile du dimanche :

Fête de la sainte famille

Année A

(Mt 2, 13-15. 19-23)


Méditation du dimanche : Présentation du texte du dimanche


En cette fête de la sainte famille, la liturgie nous propose comme évangile pour l’année A un texte composé de deux extraits de l’évangile de saint Matthieu mis bout à bout : les versets 13 à 15 et 19 à 23 du chapitre 2. Le texte liturgique omet donc les versets 16 à 18 qui racontent le massacre de saints innocents par le roi Hérode. En voici le texte :

Alors Hérode, voyant que les mages s’étaient moqué de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ansà Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus.

À vrai dire cette absence n’est guère préjudiciable pour la compréhension de notre texte. En fait, Matthieu semble mener deux récits parallèles l’un concernant l’enfant Jésus et se parents et l’autre le roi Hérode. Nous n’avons ici que les éléments concernant l’enfant Jésus et ses parents.Les deux parties qui constituent notre texte présentent une structure identique tant dans leur globalité que dans les détails. D’un point de vue général, les deux parties se composent chacune de trois unités :1° un songe au cours duquel l’ange du Seigneur s’adresse à Joseph et lui donne des consignes 2° un récit montrant comment Joseph exécute ses consignes 3° Une citation vétérotestamentaire donnant une interprétation de ce qui vient de se passer. Si l’on passe maintenant au niveau des petites unités, on peut relever que les paroles de l’ange du Seigneur sont introduites par la même formule « voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph »(v .13.19) et que les deux paroles commencent de la même manière : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère » (v. 13.20). Les descriptions de l’action de Joseph débutent, elles aussi, de la même manière en reprenant d’ailleurs mot pour mot les paroles de l’Ange : « Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère » (v. 14.21). De même la citation vétérotestamentaire est introduite par la même formule« pour que soit accomplie la parole » (v. 15.23). Tout cela donne un texte au style très répétitif. Il semble que saint Matthieu entende souligner d’une part que Joseph obéit fidèlement aux ordres du Seigneur donnés par l’intermédiaire de son ange et d’autre part qu’en obéissant à ses ordres il accomplit le projet de Dieu déjà annoncé par les prophètes. Ce style est moins celui d’un récit historique que d’un récit théologique qui propose une interprétation théologique de l’histoire.

L’intention de saint Matthieu semble être en première lecture d’expliquer pourquoi Jésus qui est né à Bethléem en Judée, près de Jérusalem, a grandi à Nazareth en Galilée. Les deux récits de l’enfance de Jésus dont nous disposons dans les évangiles selon saint Matthieu et selon saint Luc sont d’accord sur un certain nombre d’éléments : le lieu de naissance de Jésus, Bethléem en Judée et le lieu où a grandi Nazareth en Galilée ainsi que les noms de sa mère, Marie, et de son père « adoptif », Joseph. En revanche saint Matthieu et saint Luc, pour expliquer le décalage entre le lieu de naissance de Jésus et le lieu où il a grandi présentent des explications différentes qui semblent difficiles à concilier. Selon saint Matthieu, Joseph et Marie habitaient, au moment de la naissance de Jésus, à Bethléem et c’est dans les circonstances racontées dans notre texte qu’ils ont été amenés à s’installer à Nazareth alors que, selon saint Luc, Joseph et Marie résidaient à Nazareth et Jésus serait né à Bethléem au cours d’un voyage de ses parents en cette ville imposé par un recensement. La différence entre les deux récits est indéniable et il est difficile de les concilier entre eux. D’un autre côté aucune des deux versions n’est vraiment convaincante. Saint Matthieu explique que Joseph, après la fuite en Égypte, n’est pas revenu à Bethléem car un fils d’Hérode, Arkélaüs, régnait sur la Judée, mais en Galilée, c’était un autre fils d’Hérode, Hérode Antipas, celui qui plus tard a fait décapiter Jean-Baptiste qui était au pouvoir… Quant à l’explication donnée par saint Luc, il ne semble pas qu’en cas de recensement, on demandait de se déplacer vers le lieu d’origine de sa famille. En fait l’intention des deux évangélistes n’est pas seulement d’expliquer pourquoi Jésus est né à Bethléem et a grandi à Nazareth. L’explication, que chacun donne, a aussi une valeur théologique. En mettant en relation la naissance de Jésus avec un recensement du monde entier organisé par César Auguste, saint Luc souligne la portée universelle de cette naissance. Il annonce en quelque sorte l’aboutissement de son ouvrage-double, évangile et actes des apôtres, qui s’achève par la prédication de la foi chrétienne à Rome capitale de l’empire qui s’identifie pour lui au monde habité. En revanche, dans notre texte, saint Matthieu, souligne que le destin de Jésus reprend celui du peuple juif dans son ensemble. Tout comme le peuple hébreu est descendu en Égypte sous la conduite du patriarche Jacob et est remonté d’Égypte sous la conduite de Moïse, Jésus et ses parents descendent en Égypte puis reviennent sur la terre d’Israël.

De ce fait notre texte se présente comme un tissu de références vétérotestamentaires tant explicites qu’implicites que nous allons essayer d’éclairer.

Un autre point remarquable de ce texte qui sert d’évangile de la sainte famille est que non seulement le mot « famille » n’y apparaît pas mais en plus que les liens de parenté de Joseph avec l’enfant et sa mère ne sont pas présentés. Joseph est le seul des trois personnages à être désigné par son prénom. L’enfant et sa mère restent anonymes alors que Matthieu précédemment indique leur nom. Marie n’est pas désigné comme la femme de Joseph


Méditation du lundi : le songe de Joseph


Notre texte s’ouvra par la seconde manifestation de l’ange du Seigneur à Joseph. Sa première manifestation en Lc 1,20 était introduite de manière semblable : « voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe. »Si l’ange du Seigneur se manifeste à trois reprises à Joseph dans le récit de l’enfance de Jésus, il disparaît ensuite de l’évangile selon saint Matthieu pendant tout le ministère public de Jésus pour ne réapparaître qu’au moment de la résurrection en Mt 28,2 : « Et voilà qu’il y eut un grand tremblement de terre ; l’ange du seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus. »

Le substantif grec onar traduit par songe n’apparaît dans aucun autre texte biblique que l’évangile selon saint Matthieu. Saint Matthieu ne l’emploie que dans la même expression stéréotypée kat’onar (en songe). Cette expression apparaît surtout dans l’évangile de l’enfance à cinq reprises. Quatre fois le songe concerne Joseph (trois fois dans notre texte plus Mt 1,20 que nous avons vu la semaine dernière), une fois les mages (dans le verset qui précède notre évangile). L’expression disparaît ensuite de l’évangile selon saint Matthieu pour ne réapparaître que dans le récit de la passion où la femme de Pilate fait dire à son mari : « Ne te même pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » (Mt 27,19). La Septante, la version grecque de l’Ancien Testament, emploie un autre mot enupnion pour désigner le songe, un terme qui n’apparaît qu’une seule fois dans le Nouveau Testament dans le livre des actes des apôtres. Même si le terme employé n’est pas le même, il est tenant de rapprocher les songes de Joseph, époux de marie, de ceux de Joseph, fils de Jacob. Dans le livre de la Genèse, le mot « songe » (enupnion) n’est employé qu’en association avec le personnage de Joseph soit que Joseph ait lui-même des songes (Gn 37), soit qu’il interprète les songes des officiers de pharaon (Gn 40) puis de pharaon lui-même. En outre Joseph est à l’origine de l’installation en Égypte de son père Jacob et de ses frères et il annonce à ses frères au moment en Gn 50,24 : « Je vais mourir. Dieu vous visitera et vous fera remonter de ce pays dans le pays qu’il a fait serment de donner à Abraham, Isaac et Jacob. » Ces éléments suggèrent que Matthieu présente l’époux de Marie comme un nouveau Joseph, bénéficiaire de songes comme le patriarche, conduisant non plus son peuple mais le fils de sa femme en Égypte et l’en faisant remonter.

Nous avons déjà remarqué que notre texte est marqué par la répétition des deux verbes « se lever » et « prendre avec ». Même si le verbe « se lever » n’est pas le même en grec, on pourrait rapprocher ces deux termes du récit de la ligature d’Isaac (Gn 22) où le Seigneur s’adresse à Abraham en ces termes : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac » et où, suivant l’ordre de Dieu, Abraham « se lava de bon matin, sella son âne et prit avec lui deux de ses serviteurs et son fils Isaac. » Ce récit de la ligature d’Isaac souligne la foi exemplaire d’Abraham qui n’hésite pas à obéir à l’ordre du Seigneur. La répétition des termes « se lever » et « prendre avec » dans notre texte pourrait donc souligner la foi exemplaire de Joseph qui n’hésite pas à obéir aux ordres donnés par le Seigneur par l’intermédiaire de son ange.


Méditation du mardi : le projet homicide d’Hérode


L’ange précise que « Hérode va rechercher l’enfant pour faire mourir ». Cette expression peut renvoyer, nous semble-t-il à deux passages vétérotestamentaires. Le plus connu est la fuite de Moïse hors d’Égypte en Ex 2,15 : « Pharaon en fut informé et chercha à faire tuer Moïse. Celui-ci s’enfuit loin de Pharaon et habita au pays de Madiane. » Le second, moins connu, mais qui semble plus proche encore de notre texte, est la fuite de Jéroboam en Égypte pour échapper au roi Salomon, en 1 R 11,40 :

Salomon chercha à faire mourir Jéroboam. Jéroboam se leva et s’enfuit en Égypte auprès de Shishaq, roi d’Égypte, et il vécut en Égypte jusqu’à la mort de Salomon.

Dans ce cas en effet on a comme point commun avec notre texte non seulement un projet de mise à mort de la part d’un roi mais aussi le lieu de la fuite, l’Égypte, et la durée du séjour jusqu’à la mort du roi qui voulait tuer. Si l’on va au-delà de ce verset on peut même noter un autre élément de ressemblance.Jéroboam à son retour en en Terre promise fonde le royaume d’Israël. Or Joseph ne revient pas s’installer à Bethléem en Judée mais à Nazareth en Galilée sur un territoire qui appartenait à l’ancien royaume d’Israël. Toutefois un rapprochement de Joseph ou de Jésus avec Jéroboam paraît de prime abord surprenant. En effet, le portrait de Jéroboam dressé dans le 1erlivre des Rois n’est guère positif. Certes la fondation du royaume d’Israël est présentée comme voulue par le Seigneur. Un prophète Ahias de Silo annonce à Jéroboam qu’il exercera le pouvoir sur dix des douze tribus ; la seule tribu de Juda restant au pouvoir de Roboam, fils de Salomon.Mais dans la suite du récit, Jéroboam est condamné pour avoir établi à Béthel un sanctuaire rival du Temple de Jérusalem. Toutefois, on peut penser que le parallèle suggéré ici par Matthieu concernerait moins Joseph (ou Jésus) et Jéroboam qu’Hérode et Salomon. Comme Salomon avait eu l’intention de faire mourir Jéroboam en apprenant la prophétie d’Ahias de Silo qu’il hériterait de la plus grande partie de son royaume, Hérode veut éliminer en l’enfant Jésus un rival ou un successeur potentiel dont les mages lui ont appris l’existence. Or un autre élément historique incitait au rapprochement d’Hérode et de Salomon. Hérode le Grand avait fait rebâtir le temple de Jérusalem édifié pour la première fois par Salomon. Hérode a ainsi pu se présenter comme « un nouveau Salomon ». Saint Matthieu suggère qu’Hérode est bien un nouveau Salomon mais non pas dans la face positive de Salomon, le roi sage et bâtisseur, mais dans sa face négative, le tyran qui veut éliminer ses potentiels opposants ou successeurs. Notons que, dans l’évangile selon saint Matthieu, Jésus a une attitude assez ambivalente envers le Temple rebâti par Hérode. Il y enseigne, il en expulse les marchands mais il en annonce aussi la destruction et est accusé lors de son procès d’avoir dit « Je peux bâtir le sanctuaire de dieu et en trois jours le rebâtir. » (Mt 26,61).


Méditation mercredi : La retraite en Égypte


Pour décrire l’action de Joseph, saint Matthieu emploie le verbe grec « anachoreô »traduit en français par « se retirer ». Il s’agit d’un terme particulièrement apprécié par saint Matthieu. Il apparaît onze fois dans son évangile pour seulement quatre occurrences dans le reste du Nouveau Testament. Dans notre texte, ce verbe revient à trois reprises : au v. 13 l’expression française « après le départ des mages » traduit une expression grecque qui signifie littéralement « eux s’étant retirés » ; au v. 14 « Joseph […] se retira en Égypte » et au v. 22 « il se retira dans la région de Galilée. » Dans le reste de l’évangile le verbe anachoreô est le plus souvent employé pour désigner une action de Jésus pour échapper à une menace ou à un danger : En Mt 4,12, Jésus apprenant l’arrestation de Jean-Baptiste « se retira en Galilée » ; en Mt 12,15, Jésus sachant que les pharisiens se réunissant pour voir comment le faire périr « se retira de là » ; en Mt 14,13, Jésus, ayant appris la mort de Jean-Baptiste « se retira » ; en Mt 15,21, après une polémique avec les pharisiens sur le pur et l’impur, « se retira dans la région de Tyr et de Sidon » Matthieu emploie donc souvent anachoreôpour désigner une fuite devant un danger, un sens qui correspond à l’emploie de ce terme dans différents passages vétérotestamentaires, notamment en Ex 2,15 déjà évoqué pour désigne la fuite de Moïse devant Pharaon et 1 S 19,10, la fuite de David devant Saül.

L’emploi du verbe anachoreô tout comme le motif du souverain qui veut mettre à mort suggère de rapprocher notre texte de la fuite de Moïse hors d’Égypte pour échapper à pharaon. En faveur de ce rapprochement, on peut aussi citer la description du massacre des enfants dans les versets omis par le texte liturgique que l’on peut rapprocher de l’ordre donné par Pharaon Ex 1,22 de jeter tous les fils des Hébreux dans le Nil. Hérode est présenté implicitement comme un nouveau pharaon, et Jésus comme un nouveau Moïse. Ce motif de Jésus « nouveau Moïse » est en fait un élément structurant de l’évangile selon saint Matthieu qui comprend cinq grands discours qui sont un peu comme les cinq livres de la Loi Nouvelle énoncée par Jésus. Le récit de la fuite en Égypte permet d’amorcer ce thème dès le récit de l’enfance de Jésus.


Méditation du jeudi : la citation du prophète Osée


La citation biblique insérée en commentaire de l’action de Joseph est extraite du prophète Osée. Le chapitre 11 dont est extrait ce verset est une déclaration d’amour de Dieu pour son peuple :

Oui, j’ai aimé Israël dès son enfance, et, pour le faire sortir d’Égypte, j’ai appelé mon fils. Quand je l’ai appelé il s’est éloigné pour sacrifié aux Baals et brûler les offrandes aux idoles. C’est moi qui lui apprenait à marcher, en le soutenant de mes bras, et il n’a pas compris que je venais à son secours. Je le guidais avec humanité par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger.

Dans ce texte du prophète Osée, le terme « fils » renvoie à Israël. Dieu se montre comme un père plein de tendresse pour Israël, lui apprenant à marcher, et le nourrissant lors du séjour au désert. Dans la perspective de l’évangile selon saint Matthieu, le terme « fils » n’est plus une désignation collective renvoyant à l’ensemble du peuple mais un terme renvoyant à Jésus défini comme le « fils bien-aimé du père » par la voix venue du ciel qui se fait entendre lors du baptême en Mt 3,17 et lors de la Transfiguration en Mt 17,5, le fils envoyé par le propriétaire de la vigne aux vignerons rebelles en Mt 21,37. En appliquant cette prophétie d’Osée à Jésus, saint Matthieu suggère que la vie de Jésus récapitule l’ensemble de l’histoire d’Israël. Ce n’est pas le seul cas où l’évangéliste applique à la personne de Jésus une figure qui était conçue à l’origine ou avait été interprétée comme une figure collective. Jésus lui-même paraît être désigné comme le fils de l’homme par référence à la figure mystérieuse décrite en Dn 7,3. Or Dn 7,27 proposait d’interpréter cette figure du « Fils d’homme » comme renvoyant « au peuple des saints du Très-Haut. »

Par ailleurs, en suggérant que l’enfant est appelé « mon fils » par Dieu, cette citation souligne qu’il n’est pas le fils de Joseph.


Méditation du vendredi : l’installation à Nazareth


Le texte de cette seconde partie présente, comme nous l’avons déjà dit, de nombreuses similitudes avec celui de la première partie sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir. Nous nous contenterons donc de présenter quelques points.

Tout d’abord la parole adressée par l’ange à Joseph : « pars pour le pays d’Israël car ils sont morts ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » est presque identique à la parole adressée par le Seigneur à Moïse en Ex 4,19 : « Va, retourne en Égypte car ils sont morts tous ceux qui en voulaient à ta vie. Dans les deux cas, l’on trouve le verbe « mourir » (thnèskô) et l’expression traduite en français par « en vouloir à la vie de » littéralement « chercher la vie de » (zètein psychèn). Cette expression est relativement courante dans la Septante, la version grecque de l’Ancien Testament, mais elle est beaucoup plus rare dans le Nouveau Testament, puisqu’on ne la trouve que dans notre texte et en Rm11,3 qui est en fait une citation d’un texte vétérotestamentaire en l’occurrence 1 R 19,10. En employant cette expression typique de la langue de la Septante, Matthieu souligne le parallèle entre Jésus et Moïse déjà esquissé dans la première partie du texte. À l’instar de Moïse regagnant l’Égypte après la mort de Pharaon qui voulait le mettre à mort, l’enfant Jésus, sous la conduite de Joseph, regagne la terre d’Israël après la mort d’Hérode qui voulait le faire périr.

Joseph ne revient pas toutefois en Judée mais va s’installer en Galilée. On peut remarquer que, dans la suite de l’évangile, Jésus fait le même parcours, puisqu’après avoir été baptisé par Jean le Baptiste dans le désert de Judée, il se retire, après l’arrestation de Jean en Galilée. En Mt 4,14-15, l’évangéliste met en relation l’installation de Jésus en Galilée avec un passage du prophète Isaïe (Is 8,23) dont on peut considérer qu’il est aussi en arrière-plan de notre texte :

Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays de l’ombre de la mort, une lumière s’est levée.

Dans le contexte du livre d’Isaïe, cet oracle concerne les régions, du royaume du Nord, dont la Galilée, qui ont été annexé par le roi assyrien. Le début de l’oracle – non cité par saint Matthieu – « dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte, le pays de Zabulon et le pays de Nephtali » ferait allusion à cet événement. Mais la suite de l’oracle annonce un renversement que le prophète paraît mettre en relation avec la naissance d’un enfant (Is 9,5-6) :

Oui, un enfant nous est né, un fils nous est donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir; son nom est proclamé : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de la Paix » Et le pouvoir s’étendra, et la paix sera sans fin pour le trône de David et pour son règne qu’il établira, qu’il affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours.

Dans le contexte du livre d’Isaïe, il semble que cet enfant soit l’Emmanuel dont la naissance miraculeuse est annoncée en Isaïe 7,14 : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire Dieu-avec-nous) » Il paraît donc vraisemblable que saint Matthieu qui a cité Is 7,14 à propos de la conception virginale et de la naissance de Jésus, ait aussi à l’esprit Is 9,5-6 lorsqu’il évoque l’installation de l’enfant Jésus en Galilée. En quelque sorte l’installation de Joseph, de l’enfant et de sa mère en Galilée vient confirmer que Jésus est bien l’Emmanuel annoncé par le prophète Isaïe.


Méditation du samedi Jésus est-il un nazir ?


Le dernier élément à noter est la citation scripturaire… qui n’en est pas une. On rechercherait en effet en vain dans l’Ancien Testament la formule « il sera appelé Nazaréen » présentée pourtant par saint Matthieu comme « une parole dite per les prophètes. » Remarquons toutefois que saint Matthieu ne dit pas comme au v. 15 qu’il s’agit d’une « parole du Seigneur » peut-être justement parce qu’il sait bien que ce n’est pas formellement une citation scripturaire. Toutefois cette pseudo-citation peut être comprise comme une allusion au vœu de naziréat tel qu’il est décrit en Nb 6 et à travers le personnage de Samson en Jg 13-16. D’après Nb 6, le vœu de naziréat est un vœu par lequel on se voue pour un temps déterminé au Seigneur, temps pendant lequel on s’abstient de vin et de boisson forte, on laisse pousser sa chevelure et on ne s’approche d’aucun mort même de ses propres parents. En Jg 13, l’ange qui vient trouver la femme de Manoah et lui annonce qu’elle va enfanter Samson lui demande de boire ni vin ni boisson forte. À propos de l’enfant qui va naître il précise :


Le rasoir ne passera pas sur sa tête, car il sera voué à Dieu dès le sein de sa mère. C’est lui qui entreprendra de sauver Israël de la main des Philistins.

En Jg 16, Samson, confiant à Dalila les raisons de sa force extraordinaire, reprendra les propos de l’ange : « Le rasoir n’est jamais passé sur ma tête, car je suis voué à Dieu depuis le sein de ma mère. » Ces textes soulignent que le nazir est entièrement consacré à Dieu. En suggérant que Jésus est un nazir, saint Matthieu souligne qu’il sera entièrement voué à sa mission de la prédication de la bonne nouvelle du royaume. On peut aussi relever un élément de parallélisme entre l’annonce de la naissance de Samson à la femme de Manoah et Jg 13 et l’annonce de la naissance de Jésus en Mt 1. Samson est en effet présenté par l’ange comme « celui qui entreprendra de sauver Israël de la main des Philistins » et l’ange justifie le nom de Jésus de la manière suivante « car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Samson et Jésus sont donc présentés tous les deux comme des « sauveurs ». Mais le salut apporté par sa Samson n’est qu’un salut partiel (« entreprendra de sauver ») et matériel (« de la main des Philistins ») alors que le salut apporté par Jésus est un salut moral (« de se péchés ») et définitif (« qui sauvera »). Il est possible que saint Matthieu ait vu dans la figure du nazir Samson une préfiguration de Jésus.

On peut aussi se demander si, dans la suite de son évangile, Matthieu présente Jésus comme un nazir. En fait peu d’éléments vont dans ce sens ; le fait que Jésus soit qualifié de glouton et d’ivrogne (Mt 11,19) semble exclure qu’il ait été un nazir s’abstenant de vin et de boisson forte comme paraît l’avoir été Jean-Baptiste d’après Lc 2,15. Deux paroles de Jésus rapportées dans l’évangile de saint Matthieu peuvent toutefois se comprendre en rapport avec le vœu de naziréat. Tout d’abord en Mt 8,21 la réponse de Jésus à un disciple lui demandant de lui permettre d’enterrer d’abord son père, « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts » pourrait se comprendre dans le contexte du statut du nazir qui ne doit s’approcher d’aucun mort même de ses parents. De même la déclaration de Jésus lors du dernier repas avec ses disciples « Je vous le dis : désormais je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père » pourrait se comprendre comme une sorte de vœu de renoncer à la boisons jusqu’à l’évènement du royaume. Matthieu semble donc suggérer que Jésus est une sorte de nazir pour le royaume, se consacrant entièrement à la tâche de la prédication de la venue du Royaume des cieux quitte à négliger pour cela les obligations familiales comme l’enterrement d’un parent.


Le texte de notre évangile parle finalement assez peu da la sainte Famille. Il raconte certes l’histoire « de Joseph, de l’enfant et de sa mère », mais cette désignation même si elle souligne le lien de parenté entre l’enfant et la mère, passe sous silence le lien « familial » entre Joseph et les deux autres acteurs. Plus qu’un récit historique notre texte est un écrit théologique dans lequel saint Matthieu, à l’aide d’une typologie empruntée à l’Ancien Testament, définit qui est Jésus. De ce point de vue on peut retenir, me semble-t-il, trois éléments principaux. Premièrement, Jésus est un nouveau Moïse, qui fuit un roi cherchant à le faire mettre à mort, et revient dans le pays dont il a été chassé après la mort de celui-ci. Dans la suite de son évangile Matthieu insistera sur ce point en faisant de Jésus l’auteur d’une loi nouvelle organisée en cinq grands discours comparables aux cinq livres de la Torah rédigés par Moïse.Jésus est aussi « le fils bien-aimé du Père ». Reprenant une citation du prophète Osée insistant sur la tendresse de Dieu envers Israël, saint Matthieu l’applique à Jésus soulignant la tendresse du Père envers son « fils bien-aimé » tendresse qu’exprimera dans la suite de l’évangile la voix venue du ciel lors du baptême et de la Transfiguration. Enfin Jésus est un « nazir » entièrement voué à Dieu. Dans la suite de son évangile, saint Matthieu soulignera la priorité absolue accordée par Jésus à sa mission de prédication du royaume y compris au détriment des liens familiaux…

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