Evangile du dimanche

Méditer sept jours avec l’évangile du dimanche:

trentième-unième dimanche

du temps ordinaire

Année A

(Mt 23,1-12)

Méditation du dimanche:

présentation du texte de l’évangile


Après la série des controverses qui voient Jésus réduire au silence ses différents interlocuteurs, dans la seconde partie du chapitre 22 de l’évangile selon saint Matthieu, le chapitre 23 se présente comme une sorte de discours prononcé par Jésus contre les scribes et les pharisiens. Ce discours s’organise en deux parties: une première partie adressée à la foule et à ses disciples en laquelle Jésus stigmatise des défauts des scribes et pharisiens et une seconde partie adressée plus directement aux scribes et pharisiens eux-mêmes comprenant sept «malédictions» commençant chacune par l’expression grecque ouia humin traduit traditionnellement par «malheureux êtes-vous» mais qui, si l’on traduit de manière littérale, signifie «Hélas pour vous!». Si l’on cherche des parallèles à ce discours contre les pharisiens on trouve, dans les évangiles de Marc et de Luc après s les polémiques marquant l’enseignement de Jésus à Jérusalem, une courte sentence de Jésus à l’encontre de scribes:

«Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence ils font de longues prières: ils seront d’autant plus sévèrement jugés. » (Mc 12, 38-40; Lc 20, 46-47).

Elle est immédiatement suivie du récit de l’offrande de la veuve (Mc 12, 41-43; Lc 21, 1-4). Matthieu, quant à lui cette sentence contre les scribes – auxquels il associe les pharisiens au point d’en faire un discours entier mais il ignore en revanche l’épisode de l’offrande de la veuve.

La fin du chapitre 11 de l’évangile selon saint Luc (11,37-53) forme une sorte de discours parallèle au chapitre 23 de l’évangile selon saint Matthieu prononcé par Jésus lors d’un dîner chez un pharisien. Il comporte aussi sept malédictions mais différentes de celles rapportes par Matthieu. Les versets 43 et 46 de ce chapitre de saint Luc fournissent des parallèles à des sentences de notre évangile:

Quel malheur pour vous pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations dans les places publiques.

Vous aussi, les docteurs de la Loi, malheureux êtes-vous, parce que vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeaux d’un seul doigt.

Dans le discours du chapitre 23 saint Matthieu, selon une méthode qui lui est habituelle, regroupe en un seul discours articulé des éléments de la polémique de Jésus contre les scribes et les pharisiens qui lui sont probablement venus par des sources différents d’une part l’évangile selon saint Marc puisque, Matthieu place son discours après la série des controverses marquant le séjour de Jésus à Jérusalem avant la passion, là où précisément saint marc plaçait une sentence de Jésus contre les scribes et d’autre part, le recueil de paroles de Jésus appelé Q qui devait comporter une série de sept malédictions de Jésus contre les pharisiens que connaît aussi saint Luc.

Notre évangile comporte deux parties que l’on peut déterminer par rapport au sujet du discours. Dans la première partie, le discours concerne un sujet à la troisième personne du pluriel et concerne les pharisiens (v. 1-7). Dans la seconde partie le discours est adressé à la deuxième personne du pluriel et se présente comme une série de conseils donnés aux interlocuteurs de Jésus dont Matthieu a précisé en introduction qu’il s’agissait de la foule et de ses disciples.


Méditation du lundi:

Un évangile reprenant une prophétie de Malachie


Si l’on regarde cette structure de manière plus détaillée, on remarque que la première partie s’ouvre par un éloge des scribes et des pharisiens dont la compétence en matière d’interprétation de la Loi est reconnue suivi par une série de reproches. La deuxième partie se présente comme une série de défenses d’adopter un certain nombre de titre fondées sur le même maître ou père pour les disciples. Cette structure présente une analogie certaine avec un passage du prophète du chapitre 2 du livre du prophète Malachie (2, 7-10) Dans ce passage Malachie commence au verset 7 par faire l’éloge des prêtres pour leur connaissance de la Loi :

En effet, les lèvres du prêtre gardent la connaissance de la Loi et l’on cherche l’instruction de sa bouche car il est le messager du Seigneur de l’univers.

Puis il leur adresse une série de reproches pour s’être écarté de la Loi(v. 8-9):

Mais vous vous êtes écartés de la route; vous avez fait de la Loi une occasion de chute pour la multitude, vous avez détruit mon alliance avec mon serviteur Lévi, dit le Seigneur de l’univers. À mon tour je vous ai méprisés, abaissés devant tout le peuple, puisque vous n’avez pas gradé mes chemins mais agi avec partialité dans l’application de la Loi.

Enfin le prophète évoque le fait que tous sont fils d’un même Père, Dieu (v. 10)

Et nous, n’avons-nous pas tous un seul Père? N’est-ce pas Dieu qui nous a créés? Pourquoi nous trahir les uns les autres profanant l’Alliance de nos Pères?

La similitude de structure entre les deux textes me paraît trop poussée pour relever du hasard. Il me paraît très vraisemblable que Matthieu avait l’esprit la prophétie de Malachie lorsqu’il a composé cette première partie du discours de Jésus contre les pharisiens au chapitre 23. Selon mon hypothèse il aurait organisé des paroles dispersées en un discours ordonné en s’inspirant de ce passage du chapitre 2 du livre de Malachie. Il est même possible que l’éloge des scribes et pharisiens au début de notre discours qui contraste avec ce que l’on sait par ailleurs de l’enseignement de Jésus sur les scribes et Pharisiens soit en fait une adaptation de Malachie 2,7.

Il nous semble d’ailleurs que cette utilisation du prophète Malachie nous révèle la véritable pointe du discours de Matthieu. En 2,7, Malachie emploie un terme très important dans son livre le mot messager en hébreu, malak. Ce terme est en effet aussi le nom du prophète et on peut se demander si le livre est bien l’œuvre d’un prophète nommé Malachie ou l’œuvre anonyme d’un «messager» de Dieu. Ici le «messager» de dieu est le prêtre. Mais au chapitre 3, le messager prépare le chemin devant le Seigneur qui vient dans son Temple. Dans la logique du livre de Malachie, le Messager envoyé par le Seigneur vient suppléer la défaillance des prêtres qui devaient jouer le rôle de messager du Seigneur. Il me semble que la logique ait la même dans l’évangile selon saint Matthieu même si l’ordre est inversé: Jésus est le Seigneur qui vient purifier le Temple. C’est lui le désormais le seul messager, le seul médiateur entre les hommes et dieu qui vient prendre la places scribes et pharisiens qui malgré leur expertise de la loi n’ont pas rempli correctement leur rôle.


Méditation du mardi:

Ils disent mas ne font pas


Toutefois, tel qu’il se présente, notre discours reprend une série de thèmes et d’éléments que l’on trouve par ailleurs et dans les évangiles et particulièrement dans celui selon saint Matthieu. Tout d’abord on notera que Jésus demande à ses disciples d’observer les paroles des scribes et pharisiens. Le verbe observer tèrein avait déjà été employé Jésus dans sa réponse au jeune home riche(Mt 19, 17):

Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements.

Le premier grand reproche adressé aux pharisiens est celui du décalage entre la parole et l’agir: «ils disent et ne font pas». Ce reproche peut être rapproché de l’enseignement de Jésus à la fin du discours sur la montagne au chapitre 7 de l’évangile selon saint Matthieu:

Ce n’est pas en me disant: «Seigneur, Seigneur!» qu’on entrera dans le royaume des cieux mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux.

Matthieu souligne donc dans son évangile la nécessité de «faire» la parole de Dieu de la mettre en œuvre et non pas de se contenter de la dire.

Ce reproche se décline ensuite dans notre évangile sous une forme plus spécifique. Les pharisiens sont accusés de lier de lourds fardeaux. Le terme fardeau comme le terme joug renvoyait à l’époque aux obligations fixées par un maître. Ainsi Jésus au chapitre 11 de son évangile se définit comme un maître au fardeau léger Mt 11, 28-30):

Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui mon joug est facile et mon fardeau léger.»

En faisant référence aux lourd fardeaux imposés par les scribes et pharisiens, Jésus les oppose donc implicitement à lui-même. Lui n’impose pas de lourds fardeaux à ses disciples mais il accepte de venir à Jérusalem alors qu’il sait qu’il va y souffrir sa passion. Il porte son propre fardeau jusqu’à la mort sur la croix.

La volonté de ne pas imposer de pesants fardeaux aux premières communautés chrétiennes et notamment aux convertis venus du paganisme est un thème que l’on retrouve dans les Actes des Apôtres (Ac 15,28):

L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celle-ci qui s’imposent

Dans la même perspective saint Jean dans sa première lettre souligne que les commandements de Dieu ne sont pas des fardeaux:

Car tel est l’amour de Dieu: garder ses commandements; et ses commandements ne sont pas un fardeau.

Le reproche fait aux pharisiens de ne pas avoir remuer ces pesants fardeaux du doigt peut s’éclairer à la suite du discours de saint Matthieu qui leu reproche (v. 23, 23) d’avoir négligé ce qui est le plus pesant – la traduction liturgique donne important mais le terme grec baruteros est un comparatif de barus pesant – dans la Loi: la justice, la miséricorde et la fidélité.


Méditation du mercredi:

Ils agissent pour être vu des hommes


La deuxième série de reproches adressés aux pharisiens porte sur leur volonté d’être remarqué des gens. Là encore on retrouve un thème qui est déjà apparu dans l’évangile de saint Matthieu dans le discours sur la montagne, ici au début du chapitre 6:

Ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer.

Le premier de ces reproches porte sur deux pratiques vestimentaires les phylactères et les franges qui répondent à des prescriptions de la loi de Moïse.

Les phylactères sont évoqués dans le livre du Deutéronome aux chapitres 6 et 11:

Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. Tu les rediras à tes fils, tu les répéteras sans cesse, à la maison ou en voyage, que tu sois couché ou que tu sois levé; tu les attacheras à ton poignet, elles seront un bandeau sur ton front, tu les inscriras à l’entrée de ta maison aux portes de la ville (Dt 6, 7-9; Cf. 11, 18-20)

Les phylactères sont les bandelettes que l’on attache aux poignets pour se rappeler les paroles de Dieu.

Quant aux franges elles sont évoquées dans le Livre des Nombres au chapitre 15:

Parle aux fils d’Israël. Tu leur diras qu’ils fassent une frange aux pans de leurs vêtements, et ceci d’âge en âge et qu’ils placent sur la frange du pan de leur vêtement un cordon de pourpre violette. Vous aurez donc une frange; chaque fois que vous la regarderez, vous vous rappellerez tous les commandements du Seigneur et vous les mettrez en pratique.

Les franges ont donc la même signification phylactères: rappeler à celui qui les porte la parole de Dieu pour l’inciter à la mettre en pratique. Ce que reproche Jésus aux pharisiens est en quelque sorte de détourner ces signes. Ils n’utilisent plus ces signes à leur propre intention comme des rappels des commandements –la meilleure preuve en est que, selon Jésus ils ne les mettent pas en pratique – mais comme des signes distinctifs à l’intention des autres pour leur montrer qu’eux ils respectent les commandements. Ce que dénonce ici Jésus est aussi un risque pour aujourd’hui. Il ne faut pas se méprendre sur la signification première de l’habit religieux. Il est d’abord un signe pour celui qui le porte, une invitation à mettre sa vie en conformité avec ce que symbolise cet habit. Or souvent cet habit est perçu avant tout comme un marqueur identitaire, un signe pour les autres.

Le deuxième reproche porte sur la propension des pharisiens à choisir les places d’honneur. La volonté de se faire voir, d’être reconnu avait déjà été stigmatisée plutôt dans le même évangile par Jésus au cours de son discours sur la montagne:

Ainsi quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner la trompette devant toi, comme les hypocrites qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues pour obtenir la gloire qui vient des hommes [… ] (6,2)

Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites: ils aiment se tenir debout dans les synagogues et aux carrefours pour bien se montrer aux hommes quand ils prient (6,5)

Le choix des premières places ans els repas est aussi dénoncé par l’évangile selon saint Luc où elle donne l’occasion à Jésus, invités chez un chef des pharisiens de prononcer une parabole (Lc 14, 7):

Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places.


Méditation du jeudi:

Vous n’avez qu’un seul maître


La seconde partie de notre évangile comprend trois défenses. À la deuxième de ces défenses est associée l’idée qu’il y un seul Père, à la dernière de ces défenses, celle qu’il n’y a un seul Christ à la première celle qu’il n’y a qu’un seul enseignant. Quel est ce maître? On pourrait en premier lieu penser au Christ, les première et troisième défenses étant alors presque identiques. Mais l’existence de trois défenses et le fait que les deux autres soient associées au Père et au fils suggère une autre possibilité: l’enseignant serait l’Esprit Saint. En effet l’évangile de saint Matthieu s’achève par l’envoi en mission des disciples par le Christ. Ce dernier s’adresse à eux en ces termes:

Allez! De toutes les nations faites des disciples: baptisez-les au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit. (Mt 28, 19)

L’évangile selon saint Matthieu s’achève donc par une affirmation trinitaire et il est tentant d’en voir aussi une dans notre évangile

De plus certains éléments paraissent s’opposer à l’identification de ce seul enseignant au Christ. Dans l’évangile selon saint Matthieu, le seul personnage à donner à Jésus le titre de Rabbi: Judas: qu’il l’appelle ainsi à deux reprises au moment de la dernière Cène lorsque Jésus annonce qu’il va être livré:

Judas, celui qui le livrait, prit la parole: «Rabbi, serait-ce moi?» Jésus lui répond: «C’est toi-même qui l’as dit.» (Mt 26, 25)

Puis au moment de l’arrestation au Jardin des Oliviers

Celui qui le livrait, leur avait donné un signe: Celui que j’embrasserai, c’est lui: arrêtez-le.» Aussitôt, s’approchant de Jésus, il lui dit:» Salut, Rabbi!» il l’embrassa.

Ce titre paraît donc revêtir aux yeux de saint Matthieu une certaine ambiguïté puisque le seul personnage à l’employer le fait alors même qu’il trahit celui qu’il nomme ainsi. Dans la bouche de Judas le terme est donc une expression trompeuse, hypocrite comme l’est le terme didaskalos (maître) placé ici comme équivalent de rabbi, dans la bouche des interlocuteurs de Jésus au cours des controverses du chapitre 22. On peut donc penser que ce titre n’est pas appliqué ici au Christ mais à l’Esprit Saint qui selon le chapitre 10 de l’évangile de Matthieu parle par la bouche des apôtres lorsqu’ils sont appelés à témoigner devant les tribunaux:

Quand on vous livrera, ne vous inquiétez pas de savoir ce que vous direz ni comment vous le direz: ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure-là. Car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous. (10, 19-20)

Cela permettrait aussi, me semble-t-il, de mieux comprendre l’expression «vous êtes tous frères.» Si l’enseignant est l’Esprit Saint, don du Père, personne ne peut se glorifier d’être supérieur aux autres. De plus comme dit Jésus, au chapitre 10 de l’évangile de saint Matthieu, cet esprit est l’Esprit du Père, un esprit qui rappelle à tous et chacun qu’ils sont fils d’un même Père et donc frère. On peut penser à ce que dit saint Paul au chapitre 8 de la lettre aux Romains:

Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur mais vous avez reçu un esprit qui fait de vous des fils, et c’est en lui que nous crions «Abba!» c’est-à-dire Père! C’est donc l’Esprit saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. (Romains 8n, 15-16).


Méditation du vendredi:

Vous n’avez qu’un seul Père


La seconde défense est de donner à quiconque sur terre le titre de Père. Ici la défense ne porte plus sur le fait de s’attribuer un titre mais sur el fait de le donner. Le titre de Père ne doit être donné à personne sur la terre car il est réservé à Dieu, au père céleste. L’expression «Père céleste» est courante dans l’évangile selon saint Matthieu notamment dans le discours sur la montagne (Mt 5, 45. 48; 6, 2 6, 9). Une telle définition de Dieu comme le Père céleste correspond bien entendu à l’enseignement propre de Jésus mais elle s’appuie sur des précédents de l’Ancien Testament notamment comme nous l’avons vu le prophète Malachie mais aussi le cantique de Moïse placé à la fin du Deutéronome (Dt 32,6)

N’est-ce pas lui ton père, qui t’a créé, lui qui t’a fait et affermi?

Cette défense de donner à quiconque le titre de Père sur terre ne paraît pas exclure les Pères biologiques. Eux non plus ne mérite pas d’être appelé Père au regard du Père céleste. Il me semble important de lire cela en regard des questions actuelles autour de la paternité. Nous sommes dans une société où beaucoup d’enfants grandissent sans père. Et l’on peut se demander comment ces enfants peuvent alors concevoir un Dieu Père. En réalité cette défense de donner à quiconque sur terre le titre de père nous montre que la véritable expérience de la paternité que nous pouvons avoir n’est pas celle forcément décevante que nous éprouvons auprès de notre père biologique mais celle que nous ressentons comme créature de Dieu. Le seul vrai Père est dieu et les pères biologiques ne sont que ces reflets imparfaits. Comme dit saint Paul dans la lettre aux Ephésiens (3, 14-15)

C’est pourquoi je tombe à genou devant le père, de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom.


Méditation du samedi:

Vois n’avez qu’un seul guide


La troisième défense pourrait paraître semblable à la première. Le terme grec ici traduit par maître kathègètès est difficile à interpréter précisément car il n’est employé qu’ici dans toute la Bible. En grec classique, il désigne au sens propre un guide au sens figuré un enseignant. Dans le sens propre, ce terme apporterait par rapport à la première défense une notion de dirigeant ou de chef de la communauté, ce qui d’ailleurs irait assez bien avec la suite. Au sens figuré qui paraît privilégié par les traducteurs il désigne un enseignant. Ce qui rapprocherait cette troisième défense de la première. Personnellement le sens de guide me paraît préférable car il cadre mieux avec la suite du texte. Dans cette hypothèse, le Christ est le seul guide que doive suivre les Chrétiens, guide unique car les chrétiens sont invités à reproduire son parcours.

En effet le verset 11 qui insiste sur la grandeur du serviteur a certes déjà été appliqué par Matthieu aux disciples au chapitre 20, 26 (voir aussi les parallèles Mc 10, 43; Lc 22, 26):

Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi: celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur.

Mais dans ce passage cette grandeur du serviteur était lié à l’imitation du Fils de l’homme venu pour servir:

Ainsi, le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mis pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. (Mt 20, 28)

Quant au verset 12, il se présente comme une sorte de proverbe aussi présent en Lc 14, 11. Le thème n’est d’ailleurs pas propre à l’enseignement de Jésus puisque l’idée de l’abaissement de l’orgueilleux et de l’exaltation de l’humble était déjà présente dans les livres sapientaux de l’Ancien Testament ainsi en Proverbes 29, 23:

L’orgueil d’un homme l’humiliera, l’esprit humble obtiendra la gloire.

Toutefois, il nous semble que dans le contexte chrétien cette sentence prend un surcroît de sens. En effet, le modèle en quelque sorte indépassable de l’humilié exalté est le Christ lui-même comme l’indique l’hymne de la lettre de saint Paul aux Philippiens

Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté: il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.

Méditer sept jours avec l’évangile du dimanche:

trentième dimanche

du temps ordinaire

Année A

(Mt 22,34-40)



Méditation du dimanche:

présentation du texte de l’évangile

Le dialogue entre un légiste et Jésus sur le premier commandement de la Loi est rapporté par les trois évangiles synoptiques selon saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. Chez Matthieu et chez Marc, ce dialogue appartient à une série de quatre controverses qui marquent le dernier séjour de Jésus à Jérusalem avant sa Passion. Dimanche dernier, nous avons lu le récit de la première de ces quatre controverses portant sur la question de l’impôt et conclue par la célèbre réplique de Jésus: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.» La deuxième de ces controverses, le débat entre Jésus et les sadducéens concernant la résurrection, n’a pas été retenue parmi les lectures de l’année liturgique A. Nous passons donc à la troisième de ces controverses mettant comme la première Jésus aux prises avec les pharisiens ou plutôt un des leurs, par ailleurs docteur de la loi.

Si cette péricope est rapportée par les trois évangiles synoptiques, elle l’est sous des formes assez différentes et surtout elle est placée par les évangélistes dans des contextes différents. Même en laissant de côté le cas de Luc, qui ne la situe pas à Jérusalem et en fait le premier volet d’un diptyque comportant en outre la parabole du bon Samaritain qui lui est propre, Marc et Matthieu, tout en plaçant la péricope au même endroit de leur évangile, paraissent donner des sens différents voire opposés à l’intervention de l’interlocuteur de Jésus. Pour Marc, en effet, le scribe, qui interroge Jésus, a été satisfait par la réponse de Jésus aux Sadducéens (Mc 12,28). Il pose donc sa question avec un a priori favorable à Jésus. D’ailleurs la péricope s’achève chez Marc par une remarque de Jésus favorable à ce scribe (Mc 12,34): Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit: «Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu.»

Au contraire, dans le récit de saint Matthieu, le légiste pharisien qui interroge Jésus veut probablement lui tendre un piège. Certes Matthieu, comme Marc, articule cet épisode au précédent en rapportant que les pharisiens ont appris (ou plutôt entendu puisque le verbe grec ici employé est akouein, entendre) que Jésus a fermé la bouche aux sadducéens. Mais rien ne laisse entendre qu’il s’agit d’une bonne nouvelle pour les Pharisiens. Cette mention doit plutôt se comprendre dans la série que forme les quatre épisodes de controverses opposant Jésus à ses adversaires. Le récit de la dernière controverse s’achève en effet ainsi: «Personne n’était capable de lui répondre un mot et, à partir de ce jour-là, nul n’osa plus l’interroger» (Mt 22, 41).

L’objectif de saint Matthieu dans l’ensemble de la section des controverses est donc de montrer que Jésus réduit au silence différents interlocuteurs qui veulent lui tendre des pièges. Dans cette perspective, l’attitude des pharisiens paraît plutôt être celle d’adversaires de Jésus qui préparent une nouvelle attaque après l’échec de la précédente offensive menée par les sadducéens.

L’emploi dans cette péricope du verbe sunagein se réunir va dans ce sens. Ce verbe courant dans l’évangile selon saint Matthieu est employé plus spécifiquement dans les récits de la passion, pour la réunion des adversaires de Jésus (cf. Mt 26,3. 57; Mt 27, 62; Mt 28, 12). De même l’emploi du verbe peirazein mettre à l’épreuve indique bien l’intention hostile de l’interlocuteur de Jésus. Dans l’évangile selon saint Matthieu ce verbe, quand il est employé à l’actif, a toujours pour sujet les pharisiens (Mt 16,1; 19, 3; 22, 18 et 22, 35).


Méditation du lundi:

Pharisiens et sadducéens dans l’évangile selon saint Matthieu

Matthieu se distingue donc de Marc en faisant de la question sur le grand commandement un piège tendu à Jésus par un interlocuteur hostile. Ce choix s’explique par les relations entre Pharisiens et Sadducéens dans l’évangile selon saint Matthieu. D’après les Actes des Apôtres, pharisiens et sadducéens sont deux partis rivaux en désaccord sur plusieurs points de doctrine :

Sachant que le Conseil Suprême se répartissait entre sadducéens et pharisiens, Paul s’écria devant eux: «Frères, moi, je suis pharisien, fils de pharisiens. C’est à cause de notre espérance, la résurrection des morts que je passe en jugement.» À peine avait-il dit cela qu’il y eut un affrontement entre pharisiens et sadducéens et l’assemblée se divisa. En effet les sadducéens disent qu’il n’y pas de résurrection, pas plus que d’ange ni d’esprit, tandis que les pharisiens professent tout cela. (Ac 23,6-8)

Cette présentation correspond très probablement à la réalité historique puisqu’elle est confirmée par le témoignage non-biblique de l’historien juif Flavius Josèphe, lui-même pharisien. Le parti de sadducéens était celui des prêtres attachés au culte sacrificiel du Temple. Il semble qu’il ne recevait comme écriture sainte que la Torah, la loi de Moïse, ce qui correspond aux cinq premiers livres de nos bibles, le Pentateuque, d’où leur refus de certaines croyances qui n’apparaissent pas dans le Pentateuque. Le parti des pharisiens était celui des scribes attachés à l’observance de la loi, il recevait comme écritures saintes outre la Torah, les prophètes et les autres écrits soit les mêmes livres que dans le canon juif actuel. Mais pour saint Matthieu, pharisiens et sadducéens sont deux groupes unis dans une commune hostilité à Jésus. Il signale la présence de pharisiens et sadducéens auprès de Jean le Baptiste en Mt 3,6. Surtout au chapitre 16, Matthieu montre d’abord, pharisiens et sadducéens demandant à Jésus de leur montrer un signe (Mt 16,1) puis , Jésus demandant à ses disciples de «se méfier du levain des pharisiens et des sadducéens» (Mt 16,6.11.12). On peut remarquer que dans le passage parallèle de saint Marc (Mc 8,11-21), la demande de signe est attribuée aux seuls pharisiens sans que les sadducéens ne soient mentionnés et le levain dont les disciples doivent se méfier est celui des pharisiens et d’Hérode non celui des sadducéens. Le rapprochement des pharisiens et des sadducéens et donc un élément propre à saint Matthieu qui ne décrit probablement pas exactement la situation historique réelle du temps de Jésus mais veut symboliser l’hostilité unanime des principaux partis juifs à son égard. Dans cette perspective on comprend que, pour saint Matthieu, loin de se réjouir de ce que Jésus a défendu leur doctrine de la résurrection des morts contre l’attaque des sadducéens – ce que semble sous-entendre la version de saint Marc ‒ les pharisiens se désole plutôt de l’échec de l’embûche tendue par leurs alliés sadducéens contre ce Jésus qu’ils veulent à tout prix prendre au piège.


Méditation du mardi:

la question du grand commandement

La question est posée par un docteur de la loi. Dans le texte grec le terme nomikos traduit par docteur de la loi a été placé entre crochet. Ce terme n’est pas en effet présent dans tous les manuscrits. Surtout c’est la seule fois qu’il apparaît dans l’évangile selon saint Matthieu alors qu’il s’agit d’un terme relativement courant dans l’évangile selon saint Luc (où il apparaît à six reprises). Il est donc possible que ce terme ait été rajouté par des copistes influencé par le passage parallèle de l’évangile selon saint Luc. Même si sa présence dans le texte de saint Matthieu n’est pas fermement établie, le terme nomikos, légiste, pour qualifier un pharisien n’a rien d’étonnant. Alors que les sadducéens étaient essentiellement un parti composé de prêtres attachés au culte sacrificiel du Temple, les pharisiens étaient, eux, pour la plupart des scribes qui donnaient la priorité à la Torah, la loi de Moïse, et à son interprétation. Cela explique d’ailleurs que les pharisiens contrairement aux sadducéens ont pu survivre à la destruction du Temple de Jérusalem par Titus en 70. Ils sont en effet à l’origine du judaïsme rabbinique.

Dans la question, Jésus est qualifié de maître en grec «didaskale». On peut remarquer que ce titre est employé par Matthieu dans les trois controverses où les interlocuteurs posent une question à Jésus pour le piéger (Mt 22, 16. 24. 36) alors qu’il n’apparaît que dans les deux premières controverses dans l’évangile selon saint Marc. Ce terme élogieux à l’égard de Jésus ne paraît donc pas refléter le sentiment réel de ces interlocuteurs mais est plutôt une manière de le flatter pour le prendre au piège.

La question du «premier» ou du «grandcommandement» trouve son origine dans le grand nombre des commandements que contient la Torah la loi de Moïse. Le judaïsme rabbinique répertorie 613 commandements (mitzvot en hébreu) répartis en 248 – comme les 248 parties du corps humain – commandements positifs (à faire) et 365 – comme les 365 jours de l’année – commandements négatifs (à ne pas faire). Dans ce maquis des commandements, il existait une volonté d’établir une hiérarchie entre les commandements faciles à accomplir et les commandements difficiles à accomplir. On est passé ensuite à l’idée que les commandements difficiles étaient les plus importants.

Saint Matthieu formule la question posée à Jésus différemment de saint Marc. Il ne parle pas du «premier commandement» mais du «grand commandement» (megalè entolè). Cette expression nous semble devoir être comprise en opposition à la formule que l’on trouve dans le discours sur la montagne au chapitre 5 de l’évangile selon saint Matthieu:

Donc celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi sera déclarée le plus petit dans le royaume des cieux. (Mt 5, 19)

Dans ce passage Jésus demande le respect intégral de la loi mais il reconnaît aussi implicitement l’existence d’une échelle des commandements avec «des plus petits commandements» qui méritent toutefois eux-aussi le respect. Le «grand commandement» évoqué ici par le docteur de la loi se situe à l’opposé dans cette échelle des commandements.


Méditation du mercredi:

Le grand commandement

La réponse de Jésus est une citation du de Dt 6,4 avec toutefois une modification significative. Dans le texte du Deutéronome commande en effet d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. Dans la réponse de Jésus, la force a été remplacée par l’esprit selon la traduction liturgique ou plutôt selon une traduction plus exacte la pensée ou l’intelligence (en grec dianoia) Il semble que cette substitution s’inspire de Jos 22,5 dans la version grecque où il est demandé de servir Dieu de toute son intelligence (dianoia) et de toute son âme. On relevera que l’expression «de toute sa pensée» apparaît dans les trois passages parallèles selon saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. Les termes employés pour désigner les «organes» par lesquels on doit aimer Dieu posent des difficultés de traduction.

Regardons par exemple comment Matthieu emploie le terme grec kardia (équivalent de l’hébreu (leb) que l’on traduit en français par cœur. Le cœur est dans l’évangile selon saint Matthieu le lieu d’où viennent les pensées mauvaises. Ainsi en Mt 9,4 «Mais Jésus connaissant leurs pensées, demanda: «Pourquoi avez-vous des pensées mauvaises [dans vos cœurs]?» ou Mt 15,19 «Car c’est du cœur que proviennent les pensées mauvaises: meurtres, adultères, inconduite, vols, faux témoignages, diffamations.» Selon saint Matthieu, la parole est d’ailleurs un débordement du cœur cf. Mt 12, 34 «Car ce que dit la bouche c’est ce qui déborde du cœur» ou Mt 15,18«Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur.» Il ne faut donc pas considérer le cœur simplement comme le siège des sentiments comme on a tendance à le faire en français contemporain mais plutôt comme le lieu où se forment à la fois les désirs et les pensées. Aimer Dieu de tout son cœur, c’est donc consacrer toutes ses pensées et tous ses désirs à Dieu.

D’un certain point de vue l’expression de toute sa pensée (dianoia) venant après de «tout son cœur» fait un peu une répétition. De fait en Josué 22,5 le terme grec dianoia traduit le terme hébreu leb.

Quant au terme grec psychè traduit en français par âme, il ne faut pas oublier que comme l’hébreu nepes il peut désigner l’être entier, la vie. Aimer Dieu de toute son âme c’est l’aimer de tout son être lui donner toute sa vie.

Je pense que ces trois termes cœur, âme, «esprit» désigne une sorte d’anthropologie dans l’espace. Le cœur c’est le centre; Dieu doit être au centre de notre vie. Mais il doit être aussi partout ailleurs dans tout notre être. Entre le centre et le reste de notre être, il y a des pensées, des idées qui nous traversent. Et dans ces pensées aussi Dieu doit être présent.


Méditation du jeudi:

le second qui lui est semblable

Dans l’évangile selon saint Matthieu, la réponse de Jésus se caractérise par la formule «le second lui est semblable». Cette formule établissant la ressemblance entre les deux premiers commandements est sans équivalent dans les autres évangiles. Le terme employé «semblable» (homoios) en grec invite à faire un rapprochement avec le chapitre premier du livre de la Genèse (Gn 1,26) dans lequel l’homme est créé à la ressemblance (homoiosis dans la traduction grecque de la Septante) de Dieu. Puisque que l’homme est à la ressemblance de Dieu, l’amour pour l’homme (pour le prochain) est semblable à l’amour pour Dieu. On peut même aller un peu plus loin en mettant cette formule en relation avec la réponse donnée par Jésus aux pharisiens et aux partisans d’Hérode sur l’impôt: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» (Mt 22,21) le contexte suggérait que ce qui était rendre à César était la monnaie fabriquée par César à son image et ce qui était à rendre à Dieu était l’homme créé par Dieu à son image. Dans le prolongement notre texte nous enseigne en quelque sorte comment rendre l’homme à Dieu en l’aimant d’une manière semblable à celle dont on aime Dieu.

Ce «second commandement» se trouve au chapitre 19 du livre du Lévitique. Voici dans quel contexte il apparaît:

Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur. Mais tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne tolèreras pas la faute qui est en lui. Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur.

Le fait que ce commandement suive une série de prescriptions concernant les «compatriotes», «les fils de ton peuple» indique que très probablement, dans l’esprit du rédacteur le prochain est l’Israélite même si la suite du chapitre 19 étend la notion de prochain à l’immigré en résidence dans le pays qui doit être traité comme «unisraélite de souche» en souvenir de la condition des es israélites immigrés en Égypte (Lv 19,33-34) On peut noter aussi que ce commandement est immédiatement suivi de la formule «Je suis le Seigneur» qui paraît impliquer un lien fort entre l’observance de ce commandement de l’amour du prochain et la reconnaissance du Dieu unique. Le lien que fait Jésus entre ces deux commandements s’appuie donc sur une tradition vétérotestamentaire.

On peut relever que dans le discours sur la montagne en Mt 5,43-48, Jésus appelait à dépasser ce commandement de l’amour du prochain en l’étendant à l’amour des ennemis

Méditation du vendredi: De ces deux commandements dépendant toute la loi et les prophètes.

La réunion des deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain se trouve dans un écrit pseudépigraphe juif le Testament des douze patriarches. Ce texte a longtemps été considéré comme un écrit chrétien ou du moins interpolé par les chrétiens mais la redécouverte de fragments de cet écrit à Qumrân incite à y voir plus tôt un écrit essénien rédigé probablement au Ier siècle avant notre ère. Dans le testament d’Issachar, on trouve les passages suivants «mais aimez le Seigneur et votre prochain et ayez pitié des indigents et des faibles» et «J’ai aimé le Seigneur de toute ma force, de même j’ai aimé tout homme plus que mes propres enfants.» et dans le testament de Benjamin «Craignez le seigneur et aimez votre prochain». Ces exemples montrent que la réunion de l’amour de Dieu et du prochain n’est pas une totale nouveauté de l’enseignement de Jésus mais apparaissait déjà chez les esséniens.


La conclusion de notre péricope peut être rapprochée d’un autre passage de l’évangile selon Matthieu dans le sermon sur la montagne au chapitre 7:

Donc tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux vous aussi: voilà ce que disent la loi et les prophètes.

Dans ce passage ce que l’on appelle la règle d’or est considérée comme le résumé de la loi et des prophètes alors que dans notre évangile, la loi et les prophètes sont littéralement suspendus - le verbe grec kremazein est celui qui est employé pour indiquer que Jésus est suspendu à la croix – au double commandement de l’amour de Dieu et du prochain. Ce parallélisme invite à voir dans la règle d’or la mise en œuvre concrète de l’amour du prochain. Selon saint Matthieu, aimer son prochain comme soi-même c’est faire pour lui tout ce qu’on voudrait qu’il fasse pour nous.

On peut par ailleurs relever que pour saint Paul l’amour du prochain est le résumé de toute la loi comme il le formule en Ga 5,14 et de manière plus détaillée en Rm 13,8-10:

N’ayez de dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit: Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.

Dans le judaïsme rabbinique, le célèbre rabbi Hillel, enseignait, avant le Christ, que toute la torah reposait dans la règle d’or qu’il formulait de manière négative: «Tu ne feras pas à son prochain ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. Rabbi Aqiba mort vers 135 de l’ère chrétienne voyait dans l’amour du prochain le grand principe de la Torah.


Méditation du samedi:

s’aimer soi-même

En conclusion il me semble que l’on peut revenir sur un problème d’interprétation que pose le précepte «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» Dans la lecture qui en est faite de nos jours très influencée par le développement contemporain de la psychologie, il paraît évident que ce précepte présuppose que l’on s’aime soi-même. Or cette présupposition est loin d’être évidente. En effet, dans le même évangile selon saint Matthieu se trouve, dans la bouche de Jésus l’injonction de «renoncer à soi-même» ou plutôt, si l’on traduit le texte grec de «se renier soi-même» (Mt 16,24) Peut-on à la fois s’aimer soi-même et se renier soi-même? ou en d’autres termes comment comprenait-on au temps du Christ le commandement du lévitique aimer son prochain comme soi-même? Il me semble que l’évangile de saint Matthieu apporte deux éléments de réponse. Le premier élément est le rapprochement que suggère saint Matthieu – mais aussi nous l’avons vu l’enseignement des rabbins du premier siècle – entre le commandement de l’amour du prochain et la règle d’or qu’elle soit formulée négativement comme elle l’était par Hillel «ne fais pas à ton prochain ce que tu voudrais pas qu’il te fasse» ou positivement comme elle l’est dans l’évangile selon saint Matthieu «tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous faites-le pour eux vous aussi.» Aimer son prochain c’est tout simplement le traiter comme on voudrait qu’il nous traite nous-mêmes. Il s’agit d’un commandement pratique et l’on n’a pas à s’interroger si nous aimons vraiment nous-mêmes mais simplement dans une situation donnée face à quelqu’un qui est dans le besoin à nous demander ce que nous voudrions que l’on fasse pour nous dans cette situation et à le faire. L’autre élément de réponse est à rechercher dans le lien étroit entre le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain et celui de l’amour de Dieu. Nous avons suggéré que si, comme l’affirme Jésus d’après saint Matthieu, ces deux commandements sont semblables, c’est parce que l’homme, tout homme, est créé à la ressemblance de Dieu. Cela implique que non seulement notre prochain mais nous-mêmes sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. De ce fait nous devons aimer cette image et cette ressemblance de Dieu qui est en nous-mêmes. Mais, en revanche nous ne devons pas aimer et nous devons même renoncer à renier ce qui en nous déforme l’image de Dieu et nous empêche de lui ressembler. Dans cette perspective il n’y’a plus d’incompatibilité entre s’aimer soi-même et se renier soi-même. On pourrait même dire que l’amour de l’image de Dieu de nous-même implique de renier ce qui en nous déforme cette image.

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