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Que pourrait bien penser Saint Benoît des défis et opportunités de l'intelligence artificielle ?

Dans un monde où l'intelligence artificielle (IA) façonne de plus en plus nos vies, il est intéressant de se demander ce que Saint Benoît de Nursie aurait pensé de cette technologie émergente et en particulier quels enseignements Saint Benoît pourrait-il nous offrir aujourd'hui sur les défis et les opportunités de l'IA, aussi bien pour le monde des affaires que pour la vie monastique.



Qu’est-ce que l’Intelligence Artificielle (IA) ? 


Ce sont les travaux de Yann Le Cun, informaticien français, professeur à l'Université de New York, qui ont vraiment contribué à développer des techniques telles que les réseaux neuronaux convolutifs (CNN), qui ont grandement influencé le développement de l'intelligence artificielle moderne : “L'intelligence artificielle (IA) est un domaine de l'informatique qui se concentre sur la création de systèmes et de machines capables d'exécuter des tâches qui nécessitent généralement l'intelligence humaine. Ces systèmes sont conçus pour apprendre à partir de données, à raisonner, à comprendre le langage naturel, à percevoir leur environnement et à prendre des décisions autonomes. L'objectif de l'IA est de créer des machines capables de simuler les capacités cognitives humaines pour résoudre des problèmes complexes et accomplir diverses tâches.”


Deux représentations de l’IA occupent donc actuellement l’espace médiatique :

  • L’IA “forte", intelligence artificielle ayant des capacités cognitives équivalentes voire supérieures à celles de l'humain dans tous les domaines, y compris la perception, la compréhension du langage naturel, le raisonnement, la résolution de problèmes et la créativité. Une IA forte serait capable d'effectuer n'importe quelle tâche intellectuelle qu'un être humain peut accomplir, voire surpasser l'humain dans certains domaines. 
  • L'IA faible, par opposition à l'IA forte, se réfère à des systèmes d'intelligence artificielle qui sont limités dans leurs capacités et leur domaine d'application. Ces systèmes sont conçus pour exécuter des tâches spécifiques et ne peuvent pas généraliser ou apprendre de nouvelles tâches au-delà de leur domaine initial. Par exemple, un système d'IA faible peut être spécialisé dans la reconnaissance vocale, la traduction automatique ou la recommandation de produits en ligne. 


Quelle que soit notre perception, c’est une innovation aussi révolutionnaire que celle du train ou de l’électricité, qui ne peut toutefois pas rivaliser avec l'intelligence humaine dans des domaines variés.


Avant 1970 on faisait de l’IA avec des systèmes experts et pas avec des mathématiques. Au lieu de cela, les algorithmes de machine learning utilisent des modèles statistiques et des algorithmes pour analyser les données, identifier des modèles et prendre des décisions ou effectuer des prédictions. Le machine learning est largement utilisé dans de nombreux domaines aujourd’hui, comme la reconnaissance vocale, la vision par ordinateur, la recommandation de produits, la prédiction de séries temporelles, la détection de fraudes et bien d'autres applications. Il joue un rôle crucial dans la révolution de l'IA et continue de connaître des avancées significatives grâce à l'amélioration des algorithmes, à l'augmentation de la puissance de calcul et à la disponibilité de grandes quantités de données.


L'IA générative, quant à elle, fait référence à une catégorie de techniques d'intelligence artificielle qui sont utilisées pour générer de nouvelles données, telles que des images, du texte, de la musique, et même des vidéos, qui ressemblent à celles qui pourraient être produites par des humains. Les réseaux de neurones génératifs (GAN) sont particulièrement populaires dans ce domaine. Ils fonctionnent en faisant coopérer deux réseaux neuronaux : un générateur et un discriminateur. Le générateur crée de nouvelles données, tandis que le discriminateur tente de distinguer les données générées de données réelles. Au fur et à mesure que ces deux réseaux s'entraînent ensemble, le générateur apprend à produire des données de plus en plus réalistes.Les applications de l'IA générative sont donc très diverses. Elles vont de la création d'art généré par ordinateur à la synthèse de données pour augmenter des ensembles de données d'entraînement, en passant par la génération de textes ou de musiques créatives. L'IA générative est également utilisée dans des domaines tels que la conception de jeux vidéo, la création de contenus multimédias et même la génération de prototypes de produits pour le design industriel.


Dans la vie monastique, on pourrait imaginer des applications concrètes comme notamment :

  • la composition de musique sacrée inspirante, adaptée aux rituels et aux célébrations religieuses, qui s'appuierait sur des modèles de composition basés sur des styles musicaux historiques ou des chants liturgiques traditionnels.
  • la génération de formations spirituelles et théologiques : les moines et les moniales pourraient utiliser des outils d'IA générative pour créer de nouveaux textes tels que des méditations, des prières ou des enseignements, en s'inspirant des Écritures.
  • la conception d’œuvres d'art liturgique, comme des icônes, des vitraux ou des ornements liturgiques, en s'adaptant aux styles et aux symboliques propres à la tradition monastique.


Comment alors appréhender le développement de l’IA ? 

 

Ce qui est clair aujourd’hui, c’est que l’IA nous inquiète et nous préoccupe autant qu’elle nous fascine. Nous cohabitons avec ces technologies que nous vénérons autant que nous les redoutons.  Mais leur existence même pourrait-elle nous aider à développer notre part d’humanité, à faire confiance à notre intuition, à développer notre conscience ou notre capacité de discernement ?


On peut aujourd’hui classer les applications d’IA en trois catégories :

  • la création de contenus ;
  • l’accompagnement à la prise de décision ;
  • l’automatisation.


Dans la vie monastique, l’IA peut valablement soutenir bon nombre d’activités liées aux services de traduction et de diffusion des offices en langue étrangère ; de formation spirituelle avec des accompagnements pédagogiques très personnalisés, d’archivage et de préservation du patrimoine grâce à des applications de numérisation intelligente et d’indexation. Elle peut donc, comme dans le monde des affaires, soutenir des pratiques spirituelles tout en optimisant l’efficacité opérationnelle.


Mais L'IA suscite, dans le monde comme dans la vie monastique, des résistances liées aux :


  • Conséquences sur l'emploi ou sur nos métiers 
  • Biais et discrimination : Les systèmes d'IA pourraient refléter et même amplifier les préjugés et les biais statistiques, sociétaux, présents dans les données sur lesquelles ils sont formés. Cela soulève des préoccupations quant à la perpétuation de la discrimination et de l'injustice dans les décisions automatisées, telles que les décisions de recrutement, de prêt, de passage devant un tribunal, etc.
  • Protection de la vie : L'utilisation croissante de l'IA pour collecter, analyser et interpréter des données personnelles soulève des préoccupations quant à la protection de la vie privée, la protection de la vie spirituelle en particulier la protection d’espaces de contemplation et de solitude et enfin la sécurité des informations sensibles.
  • Protection de la propriété intellectuelle : L’utilisation croissante de l’IA nécessite de poser des cadres juridiques et des pratiques de gouvernance qui favorisent l'innovation tout en protégeant les droits des créateurs et des détenteurs de propriété intellectuelle.
  • Contrôle des données : Les entreprises technologiques étrangères collectent souvent d'énormes quantités de données provenant des utilisateurs dans les pays en développement. Cela peut soulever des préoccupations concernant la confidentialité, la sécurité et la propriété des données, ainsi que sur l'utilisation qui en est faite. 
  • Dépendance technologique : Les pays peuvent devenir dépendants des produits, des plateformes et des services numériques fournis par des entreprises étrangères. Cela peut affecter leur capacité à développer leurs propres industries technologiques et à innover localement.
  • Inégalités numériques : La cyber colonisation peut aggraver les inégalités numériques entre les pays développés et les pays en développement en limitant l'accès des populations les plus marginalisées à Internet et aux technologies numériques. Les barrières financières, infrastructurelles et éducatives peuvent empêcher certaines populations de bénéficier des avantages de la révolution numérique.
  • Perte de souveraineté : Les gouvernements des pays en développement peuvent se retrouver confrontés à des défis en matière de réglementation et de protection des intérêts nationaux face aux entreprises technologiques étrangères qui exercent une influence significative sur leurs économies et leurs sociétés.



Quels enseignements ou quelle sagesse sont donc susceptibles de nous apporter la Règle de Saint Benoît ? 


La règle de saint Benoît, rédigée au VIe siècle, offre des principes intemporels pour la vie monastique, mais elle ne traite pas directement des innovations technologiques majeures telles que nous les connaissons aujourd'hui. Cependant, les principes et les valeurs qu'elle promeut peuvent guider la manière dont les communautés bénédictines et le monde peuvent appréhender l’IA.


Dans tous les domaines où une mutation s’opère, souvent interpellante et difficile par ses exigences impératives, elle peut être fructueuse si elle est vécue avec réalisme, authenticité et foi. Pierre Micquel, ancien Père abbé de l’abbaye de Ligugé, n’écrivait-il pas “la différence entre une oeuvre et une institution, c’est que l’oeuvre d’art ne peut être révisée ; elle porte la marque de son créateur et de son temps et c’est par là-même qu’elle est une oeuvre d’art” ? 


Si l’IA et les technologies numériques offrent de nombreux avantages en termes de communication, d’efficacité dans les tâches administratives et financières récurrentes et de partage de connaissances, elles peuvent également porter atteinte à la recherche d'interactions humaines authentiques. Il semble donc fondamental de cultiver des espaces de rencontre et de communion qui favorisent la véritable connexion humaine. Un autre défi réside dans la gestion du temps et de l'attention. Les distractions constantes offertes par la digitalisation peuvent compromettre nos capacités à nous concentrer sur la prière, la méditation et l'étude. Cela demande beaucoup de vigilance dans l’utilisation des technologies, en veillant à ce qu'elles ne deviennent pas des obstacles à la recherche de Dieu.


Saint Benoît rappelle tout au long de la règle l'importance de prendre des décisions réfléchies et ajustées. En matière d'IA, cela signifierait être conscient des implications éthiques de nos actions et veiller à ce que les décisions prises avec l'aide de l'IA respectent les valeurs fondamentales de la dignité humaine, de la justice et de la solidarité. La responsabilité et l'éthique sont toujours des principes fondamentaux pour Saint Benoît, indissociablement liés à la vie.


L’IA offre donc des opportunités uniques que Saint Benoît accueillerait sans doute favorablement pour répondre aux besoins toujours en évolution des communautés et du monde. Dans le domaine de l'innovation technologique, les moines bénédictins ont toujours adopté une approche mesurée et réfléchie. Ils reconnaissent la valeur des innovations technologiques pour le monde et leur communauté mais préservent l'équilibre entre tradition et innovation en combinant plusieurs approches :


  • L’enracinement dans la tradition spirituelle et monastique pluriséculaire et le respect des enseignements des Écritures, des Pères de l'Église et des fondateurs des communautés en reconnaissant la valeur de cette sagesse ancienne.
  • Le discernement spirituel : Les moines pratiquent le discernement spirituel pour évaluer la pertinence des nouvelles idées, pratiques ou technologies. Ils cherchent à discerner en tout la volonté de Dieu dans leurs décisions, en priant, en méditant et en consultant des conseillers spirituels expérimentés.
  • L’adaptation prudente : Tout en respectant la tradition, les moines sont ouverts aux ajustements et aux innovations qui peuvent améliorer leur vie monastique tout en restant fidèles à leurs valeurs et à leur vocation et en veillant à ce qu'elles ne compromettent pas l'intégrité de la tradition monastique.
  • Stabilité dans le changement : bien que la stabilité soit une valeur fondamentale dans la vie monastique, elle ne signifie pas l'immobilité. Les moines maintiennent une forme de stabilité qui leur permet de s'adapter aux circonstances changeantes, tout en restant fermes dans leur engagement initial envers Dieu et leur communauté.
  • Transmission fidèle : Les moines sont responsables de transmettre fidèlement les enseignements et les pratiques de la tradition aux générations futures. Ils veillent à ce que les innovations qu'ils adoptent soient intégrées dans le cadre plus large de la tradition monastique et transmises de manière appropriée.


(Catherine)