Actualité et travail

L'Internet au monastère : de nouvelles sociabilités pour les ascètes extramondains


Par Isabelle Jonveaux, Sociologue



L’abbaye bénédictine de Sainte-Marie de la Garde a récemment retenu l’attention des médias par le lancement de son nouveau sitejeconstruisunmonastere.com, destiné à recueillir des dons pour l’agrandissement du monastère. Le succès remporté par ce site, autant pour le nombre de visites que pour les sommes versées, intéresse la société par l’oxymore apparent : les moines se mettent donc à l’informatique ! Ainsi que je l’étudiais dans un précédent article [1], l’adoption de ce nouveau média par les moines n’est pas si étonnante vu l’accueil réservé aux autres moyens de communication dans l’histoire. « En 1895, le téléphone, par concession du Saint-Siège, était entré dans un monastère cistercien des Iles Canaries. Suivirent tous les moyens de communication avec le développement du cinéma et de la radio, dans les années trente, et de la télévision, répandue immédiatement après la Seconde Guerre mondiale. » [2]Ainsi, le Conseil pontifical pour les communications sociales affirme même que « l’Église a adopté une approche fondamentalement positive à l’égard des médias » [3]. Loin du monde, séparés de lui par les hauts murs de la clôture, surtout symbolique, les moines adoptent volontiers tout ce qui peut faciliter leur vie matérielle.Mais cette coupure du monde, loin d’être subie par les moines, est instaurée en vue d’accéder à une vie religieuse plus parfaite. Tout ce qui va permettre de passer au travers de cette clôture et d’établir des relations avec le monde risque donc de mettre en péril le bon déroulement de la vie monastique. Par les innombrables possibilités qu’il occasionne, l’Internet change-t-il la manière de vivre la vie monastique et ouvre-t-il sur des nouveaux modes de sociabilité entre le monde et le monastère ? Agent de communication rapproché, remet-il enfin en cause l’extramondanité monastique ?

Plutôt que d’étudier l’utilisation religieuse du web, il s’agit bien là d’examiner comment il est mis à profit par le monde religieux, à des fins strictement religieuses ou simplement de commodité quotidienne. Après avoir présenté l’implantation de ce média dans les communautés françaises, on pourra s’intéresser aux usages qui en sont faits, d’un point de vue communautaire et individuel. Enfin, il faudra aborder la question essentielle de l’encadrement de ces pratiques et de la manière dont les moines protègent leur extramondanité malgré les ondes qui transpercent le monastère de part en part [4].

Implantation de l’Internet au monastère : état des lieux

Les connexions Internet sont de plus en plus présentes dans les monastères et rares sont les communautés aujourd’hui qui n’ont aucun accès à la toile. Toutes communautés contemplatives confondues, on peut affirmer qu’au moins 85,7 % des communautés masculines et 70,60 % des communautés féminines possèdent un accès Internet dans le monastère [5]. Cet accès peut être mesuré grâce à l’existence d’un site pour le monastère ou d’une adresse pour joindre la communauté : il ne peut pas prendre en compte les autres types de navigation. L’Internet est donc largement répandu dans les monastères et seule une minorité ne l’utilise pas aujourd’hui.La différence entre moines et moniales s’explique autant par les règles plus strictes de clôture qui filtrent de manière plus sélective l’arrivée dans les couvents féminins des inventions modernes que par l’effet du vieillissement plus avancé qui les rend moins réceptifs à ces nouveautés. De même que dans la société, la catégorie des 15-34 ans représentent 49 % des utilisateurs de l’Internet tandis que les plus de 50 ans ne représentent que 22 % [6], les communautés plus jeunes l’utilisent plus, surtout quand des membres ont connu ce média avant leur entrée dans la vie religieuse et ne sauraient désormais s’en passer.

L’usage de l’Internet se fait cependant avec parcimonie et on ne peut pas dire que les monastères se soient lancés massivement dans une utilisation débridée du web. Malgré ses avantages, il ne remplace ni l’écrit ni le téléphone : le site de l’abbaye de Tamié, sur la page de l’hôtellerie, donne un numéro de téléphone et un numéro de fax mais aucune adresse courriel. Autant par commodité que par plausibilité et nécessité de présence, les sites monastiques sont relativement nombreux. Tout comme le reste du monde religieux et ecclésial, les monastères ne demeurent pas en reste dans cet établissement sur la place virtuelle du web [7].

Si l’utilisation de l’Internet par les moines intéresse autant les médias laïcs, c’est parce qu’à ses yeux le degré de modernité de ce nouveau média entre en contradiction théorique avec la tradition de ces lieux [8]. Un moine surfant allègrement sur le web remettrait en cause l’imaginaire social du moine copiste, recopiant ses manuscrits à la plume, à la lumière vacillante d’une bougie, que la publicité emprunte régulièrement. Sans doute la société se rassure-t-elle elle-même en voulant croire que certains lieux demeurent imperméables aux gadgets de la modernité. Pourtant, le degré de tradition de la communauté – en ce qui concerne les communautés masculines tout au moins – ne joue pas sur l’usage de ce média. En effet, la communauté citée en introduction appartient à la congrégation du Barroux, qui a conservé des rites traditionnels tels que la tonsure large (qui n’est plus pratiquée depuis longtemps ailleurs) et la messe selon le rite de saint Pie V. Ces caractéristiquestrès traditionnelles n’empêchent donc pas la communauté de lancer son appel à dons essentiellement par l’Internet et de proposer un site fourni aux visiteurs du Barroux. Renversant tout préjugé, Internet et tradition ne sont donc nullement opposés dans le monde monastique.

Cette implantation répandue prouve en outre la commodité de ce média innovateur dans le monde monastique. Avoir accès au monde sans quitter le cloître correspond exactement aux besoins des moines pour certaines de leurs fonctions, économiques et pastorales, et permet de dépasser l’ambiguïté d’une extramondanité monastique à annoncer au monde.

Les usages de l’Internet dans le cloître

L’introduction de l’Internet dans le cloître change-t-il la manière de vivre la vie monastique et occasionne-t-il de nouveaux types de sociabilité entre le monde monastique et le monde laïc ? Autant de questions qui demandent, pour qu’on y réponde, d’explorer les usages réservés à ce nouveau média dans la vie monastique.

La première question est celle de savoir dans quel type de lieu les moines ont accès à la connexion Internet. Dans les monastères visités, elle était en général accessible dans les lieux de travail qui la nécessitaient : bureau de l’économe, de l’hôtelier, atelier, etc. Au monastère de Tamié, une salle informatique est aménagée pour les moines, ce qui, tout en leur laissant une certaine liberté, permet aussi un contrôle social inter-moines. C’est aussi le cas à l’abbaye de Solesmes où trois postes sont à la disposition des moines dans une salle spécifiquement dédiée à cet usage. En revanche, la connexion individuelle en cellule est généralement proscrite. Ainsi que le dit un moine de Solesmes :


« Personne n’a, enfin très peu ont une ligne directe. Il n’est pas question évidemment que les moines aient accès à Internet à partir de leur cellule. Parce que la cellule à l’intérieur d’un monastère, c’est comme le désert à l’intérieur du désert. Donc ce serait complètement paradoxal évidemment d’avoir Internet en cellule. »


Toutefois, il peut arriver qu’en lien avec leur fonction, certains frères, comme l’abbé ou l’économe, y aient un accès direct depuis leur cellule. C’est le cas à l’abbaye de Solesmes ou à celle de Kergonan. Je n’ai eu personnellement connaissance d’aucun monastère contemplatif où les moines ou moniales avaient tous une connexion dans leur cellule, maisselon certains moines, il s’en trouverait de la sorte. Dans ces différentes conceptions du lieu informatique au sein du monastère, deux configurations principales se détachent : l’accès pour des raisons liées à la fonction, donc pour la communauté, et l’accès individuel, personnel. Dans les cas cités, il n’y a que l’installation de la salle informatique qui permet l’accès à but individuel. L’informatique introduit donc des changements spatiaux dans le monastère qui se voit dans l’obligation de créer un espace dédié à cette activité. Les lieux informatiques, où le monde peut entrer subrepticement par le biais du web, sont donc pour la plupart circonscrits dans des espaces identifiés et les monastères refusent le principe du wifi, qui nierait totalement l’idée de clôture et de coupure du monde.

Une tendance à l’utilisation communautaire

Les lieux d’accès à l’Internet semblent donc ordonnés autour d’une utilisation à des fins communautaires. Mais voyons plus précisément dans quelles circonstances les moines ont recours à ce nouveau média. L’outil électronique est naturellement utilisé pour sa fonction de boîte postale électronique, mais il est aussi le lieu d’accès à une multitude d’informations, de services, voire d’activités. Les monastères ne sont pas en reste sur ces autres fonctionnalités, ainsi, par exemple, l’économe du carmel visité était allée chercher sur l’Internet la règle du Carmel pour me la transmettre. Et le maître des novices de Solesmes affirme :


« On fait des recherches bibliographiques, ou on va aussi sur des sites spécialisées, si l’on veut une info urgente, on va aussi sur le site du Vatican. Ou par exemple, si l’on doit prendre un billet de train, on va sur le site de la SNCF. […] Internet permet de gagner du temps et de préserver la clôture, ça évite de sortir. »


L’Internet est donc un outil multifonction dans les monastères comme il l’est dans la société : moyen de communication, lieu d’informations ou de commandes, outil de visibilité à destination de la société par l’intermédiaire des sites que les moines construisent, autant pour la pastorale que pour la vente des produits monastiques. Son utilisation n’est donc pas purement restreinte à l’activité religieuse, mais sert autant l’oraque lelabora, le temporel que l’intemporel.

Un indicateur pertinent de l’utilisation d’Internet dans une communauté est celui de la constitution des adresses courriel. En effet, un rapide relevé des adresses mentionnées dansL’Annuaire Pratique des Lieux Monastiques2007montre que 88,8 % des adresses renvoient à la communauté ou au monastère de manière large (par exemple :carmel.nevers,monastere.brouou encorebenedictines.ecuelles), tandis que 10,8 % s’adressent à une fonction ou un service du monastère (accueil, information, économe, hôtellerie, commercial) et seulement 0,90 % sont des adresses nominales (fr.francois.marie, abbe.hugues). Chacun de ces types d’adresse illustre une conception de l’usage de l’Internet dans la vie monastique et plus généralement des modes de communication utilisés dans la vie religieuse. L’adresse communautaire est anonyme dans un certain sens, elle s’adresse au groupe monastique tout entier, sans aucune personnalisation. Le type de communication ne peut dans ce cas – sauf si le message s’adresse ensuite à quelqu’un de plus précis – qu’être utilitaire ou en tout cas, non personnel. Cela n’a rien d’étonnant puisque les autres moyens de communication utilisés dans le monastère sont gérés sur ce même modèle : il y a un numéro de téléphone pour toute la communauté, ou éventuellement d’autres pour certaines fonctions, et auparavant, le courrier était filtré. La règle de saint Benoît dit même qu’« il est absolument interdit à un moine de recevoir de ses parents ou de qui que ce soit […] lettres, offrandes ou petits cadeaux quelconques, ni d’en donner sans la permission de l’abbé. » [9]Dans le cas contraire, l’abbé doit au moins en être informé et le courrier est lu avant d’être remis aux moines. Le second type d’adresse, très utilisé dans le monde monastique, renvoie donc à une fonction précise, révélant le caractère utilitaire de l’Internet pour les moines. L’anonymat de l’adresse reflète en filigrane la conception essentiellement fonctionnelle de l’Internet au sein d’une communauté. L’économe que l’on joindra par l’adresseeconomat.abbaye@xxxn’est pas personnellement le frère Untel, mais le moine qui occupe la fonction d’économe à ce moment donné. De plus, cela évite d’avoir à changer l’adresse à chaque fois que la charge tourne. Enfin, les adresses nominales, rares dans ce catalogue mais qui existent pourtant dans les communautés, personnalisent le destinataire du message et permettent un contenu personnel, intégré dans un réseau de sociabilité. Toutefois, remarquons que les adresses citées intègrent en elles le statut religieux du destinataire : abbé, frère, voire dom. Ce n’est donc en aucune manière l’adresse personnelle du moine qu’il possédait avant d’entrer dans la vie religieuse.

Ces adresses sont celles communiquées au monde pour la communication de celui-ci avec le monastère d’un point de vue communautaire et fonctionnel. Parallèlement, dans certaines communautés, les moines peuvent utiliser l’outil électronique pour communiquer avec l’extérieur de manière personnelle. À cet usage, comme évoqué précédemment, ils créent une nouvelle adresse qui reflète leur statut monastique, mais ne conservent pas celle qu’ils avaient avant d’entrer dans la vie religieuse – s’ils en avaient une. Selon S. Abbruzzese [10], le moine est celui qui vit une désinvestiture sociale totale en quittant tout statut associé à la vie en société et une pleine réinvestiture religieuse comme renaissance au monde saint qu’est la vie monastique. Le changement d’adresse, tout comme le changement de nom, d’habit ou encore de métier va illustrer ce départ du monde et la renaissance au monde religieux.

Ces premières investigations autour des intitulés des adresses courriel laissent donc penser que son usage n’est en aucune manière affranchi de l’espace monastique. En accord avec le reste des symboles monastiques, les adresses courriel affichent la rupture avec la vie antérieure à l’entrée au monastère. Et surtout, elles laissent de manière générale entrevoir une utilisation à tendance communautaire de cet outil de communication avec le monde.

De nouvelles sociabilités monastiques par le net ?

Venons en désormais à la question qui nous préoccupait : se développe-t-il de nouveaux types de sociabilité pour les moines par l’internet ? Ainsi que la structure de l’accès à l’Internet le révélait, les moines, d’un point de vue personnel, utilisent très peu l’Internet pour communiquer avec le monde. S’il est vrai que la communication avec l’extérieur est facilitée par ce nouveau média, par mesure d’ascèse, les moines l’utilisent assez peu pour leur communication personnelle avec d’anciennes relations dans la société, famille ou amis.

En revanche, la création de nouveaux types de liens est beaucoup plus vraie du monde vers le monastère. Un moine de Solesmes disait en effet : « Je dirais qu’il y a des gens qui s’adressent à nous uniquement par Internet. Ce sont des gens qu’on ne connaît pas, et qui ne nous auraient pas rejoints par d’autres moyens. » De même, Jean-François Mayer note quele premier pas vers une communauté dans le cadre d’une vocation religieuse se fera souvent par le biais d’Internet. « Nous arrivons même à l’étape suivante, où un monastère qui n’aurait pas de site “manquerait” de vocations potentielles, puisque tout jeune intéressé par les questions religieuses va probablement – de plus en plus – recourir à Internet comme premier pas dans sa quête […]. » [11]De nombreux hôteliers m’ont aussi dit observer une augmentation notable des hôtes individuels depuis que leur communauté possède un site Internet. C’est donc surtout au monde que l’outil informatique offre de nouveaux accès et les demandes se font plus fortes de la part de la société qui voudrait bénéficier de certains services monastiques, comme les magasins ou plus spécifiquement, la bibliothèque, les archives, sans se déplacer à l’abbaye. Car si les moines ne vont théoriquement pas dans le monde, l’accès au monastère n’est pas non plus toujours facile aux laïcs pour des raisons purement matérielles, d’isolement géographique notamment. L’Internet peut donc devenir un nouvel outil de pastorale à distance pour ces ascètes qui ne peuvent théoriquement quitter le monastère mais doivent annoncer le Royaume de Dieu.

L’encadrement religieux des pratiques informatiquesLes risques liés à l’introduction de l’Internet dans l’enclave monastique

Malgré les facilités indéniables qu’il procure aux communautés monastiques, l’Internet, par sa mise en relation universelle et instantanée, constitue un risque potentiel de remise en cause de l’extramondanité monastique. Selon Max Weber, en effet, « l’ascèse monacale exige une indépendance par rapport au “monde” » [12]qui esta priorià l’exact opposé de l’Internet. Louis Boyer, expliquant le sens de la vie monastique, va même jusqu’à dire que « dans la mesure où le moine devance la vie présente pour atteindre la vie éternelle, il doit avoir si bien rompu avec ce monde qu’il soit mort. » [13]

Selon l’étymologie du terme, le moine est un,monos, uni en vue de Dieu. A. Guillaumont définit le moine comme étant « celui qui veut unifier sa vie, c’est-à-dire qui renonce à tout ce qui est source de division, departage, non seulement dans ses activités extérieures, mais aussi – et d’abord – dans sa vie psychique » [14]. Or, par sa richesse et sa diversité infinie, l’Internet apporte la diversion dans le cloître. Il offre un accès constant et direct aux sujets les plus divers, et surtout, la possibilité de passer de l’un à l’autre sans transition. Cette diversion multiforme risque d’altérer l’unification intérieure du moine autour de Dieu. Contrairement au mouvement ininterrompu de l’Internet, le moine est celui qui se fixe, dans un lieu, pour un but unique, qui fixe son regard sur Dieu.

Ainsi, plus que le contenu même des sites, c’est bien le vagabondage infini qui met en péril l’identité monastique, en son sens étymologique. Contrairement à l’espace monastique qui est clos sur lui-même, à l’écart, entouré d’une clôture matérielle et symbolique, l’Internet est un espace sans frontière. Alors que la vie bénédictine se fonde autour d’une valeur nouvelle dans la vie monastique qui est la stabilité – manière de transcender la variable spatiale –, l’Internet offre un terrain infini de navigation. Saint Benoît instaure cette stabilité en réponse à la lutte contre les moines gyrovagues, qui, vagabondant de monastère en monastère, profitent des communautés qui acceptent de les accueillir tout en fuyant l’ascèse de la vie ancrée dans une communauté. Dès le premier chapitre de sa Règle, saint Benoît fulmine contre cette sorte de moines, qui entache la vertu du monde monastique : « La quatrième sorte de moines est celle des gyrovagues, c’est leur nom. Ils passent toute leur vie à courir d’une région à l’autre. Pendant trois ou quatre jours, ils se font loger dans les maisons des moines, tantôt chez les uns, tantôt chez les autres. Ils sont toujours sur les routes, ils ne restent jamais au même endroit. Ils sont esclaves de leurs désirs et ils ne cherchent qu’à bien manger. En tout, ils sont pires que les sarabaïtes. La vie religieuse de tous ces gens-là est très mauvaise. Mieux vaut se taire que d’en parler ! » [15]Source intarissable de renseignements et de diversité, l’Internet représente exactement le même danger pour les moines qui risquent de devenir des gyrovagues internautiques. La lutte contre les errances des gyrovagues avait pour véritable raison la lutte contre les errements de l’âme qui ne peut se fixer sur Dieu, en abstraction totale du reste, si elle est en perpétuel mouvement et quête de nouveauté. Ainsi que le remarque le maître des novices de Solesmes :


« On peut avoir le cas de celui qui, par curiosité, ne serait-ce que par curiosité intellectuelle, tout en allant sur des sites tout à fait recommandables – sites d’architecture ou d’histoire – peut quand même perdre du temps dans ce genre de consultation. Ça peut être une sorte de distraction. Dans la vie monastique, on a cette maladie qui s’appelle l’acédie, ça peut être un lieu où l’on va soulager un peu son acédie. L’acédie aujourd’hui, ce n’est pas une activité pastorale que les moines peuvent avoir un peu tous azimuts, ça peut être aussi finalement aller sur Internet. Fuir la radicalité de notre vie. Comme ceux qui font des grands tours du jardin. »


L’acédie, maladie inhérente au monde monastique, analysée par les Pères du Désert, peut donc s’exprimer auxxiesiècle sous la forme d’un vagabondage internautique. Pour Cassien, elle est un « dégoût, [une] indifférence, [un] découragement, qui s’emparent parfois de l’âme du moine à la recherche de Dieu. » [16]Fenêtre ouverte sur le monde, l’Internet peut répondre aux besoins de fuite monastique et la navigation sans but sur l’Internet serait un visage nouveau de l’acédie moderne.

Diversion par rapport au but premier de la vie monastique, la consultation de l’Internet est alors considérée comme une activité chronophage. Or, selon Max Weber, pour les ascètes, le péché le plus grave est celui de dilapider son temps [17]. Autrement dit, toute activité qui ne concourrait pas à la croissance du Royaume de Dieu serait répréhensible. Lors des discussions avec la sœur économe de Kergonan, l’abbé de Tamié ou encore ce moine de Solesmes, la perte de temps occasionnée par la navigation sur l’Internet fut un sujet récurrent. En d’autres termes, l’Internet constitue dans la vie monastique une nouvelle activité qui n’était pas prévue dans l’emploi du temps précis et dense de la règle. La difficulté tient donc au fait de l’y introduire sans altérer l’équilibre savamment instauré entre prière, travail etlectio divina. Une utilisation qui prend place dans le cadre du travail ne dérange pas l’équilibre monastique, mais la navigation personnelle du moine, lorsqu’elle existe, s’apparente à du loisir qu’il est plus difficile d’intégrer à la journée monastique.

La remise en cause de l’extramondanité ?

Fuite du cloître, perte de temps, expression de l’acédie, l’Internet est donc potentiellement porteur de dangers pour le monde monastique. Mais surtout, ses ondes qui font fi de tout obstacle représentent un viol de la clôture monastique. Définie par cette recherche de contemplation absolue, c’est-à-dire cet exercice de service, d’accueil et de communication permanent et total pour Dieu seul, la vie monastique va poser une séparation d’avec le monde pour atteindre cette exclusivité primordiale. « Cette concentration [exclusive de l’action sur les opérations de salut] peut faire apparaître comme nécessaire une séparation formelle d’avec le “monde”, d’avec les liens sociaux et mentaux de la famille, de la possession, des intérêts politiques, économiques, artistiques, érotiques, de tous les intérêts relevant de la réalité créée en général, toute implication pratique dans ces liens apparaissant comme une acceptation du monde, laquelle éloigne de Dieu :c’est l’ascèse qui refuse le monde(weltablehnende Askese) » [18]. Or, l’Internet réintroduit dans le monastère, par le biais de la virtualité toutefois réelle, le monde avec tous ses liens et préoccupations parallèles :


« Internet permet de gagner du temps et de préserver la clôture, ça évite de sortir. C’est l’ambiguïté d’Internet qui nous permet à la fois de préserver la clôture, c’est-à-dire le retrait du monde, et qui a l’avantage aussi de permettre de faire des recherches sans avoir à quitter le monastère. Mais qui représente aussi un véritable danger parce que c’est le monde qui entre, à travers cette communication, le monde qui entre dans l’enceinte du monastère ».

(Maître des novices de Solesmes)


Communication à double sens, c’est autant le monde qui entre dans le monastère que les moines qui vont dans le monde par ce déplacement virtuel. Une carmélite affirme sans modération :


« La clôture, c’est ne pas sortir, mais c’est aussi accepter de ne pas avoir toutes les informations. C’est pour ça, je dis avec discernement, on ne va pas aller sur Internet pour n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand. Parce que c’est une manière de sortir de la clôture. Ça c’est très clair. On peut zapper sur plein de sites […], je suis très vigilante parce que j’aurais des tas de possibilités, je pourrais y passer des journées, mais je neveux pas. La vie monastique c’est une vie quand même ascétique. On n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent comme événement et c’est très facile de taper sur Internet ».

(Sœur économe)


L’extramondanité pourrait donc être mise en péril par ces ondes qui abrogent temps, distance et tout obstacle matériel. L’abbé du Bec-Hellouin reconnaît en effet que « [leur] clôture ne [les] protège de rien, surtout aujourd’hui où les ondes la franchissent comme si elle n’existait pas » [19]. Toutefois, la sortie du monde n’abolit pas la communication et ne l’a jamais vraiment abolie. Au contraire, le retrait monastique du monde rend nécessaire une certaine communication, ou visibilité vis-à-vis du monde pour entretenir un témoignage essentiel au projet religieux. L’équation monastique suppose de trouver un moyen de communication qui conserve l’extramondanité tout en permettant la visibilité et la transmission d’un message. Ainsi, utilisé dans une juste mesure, l’Internet peut être une solution de cette équation. Par leurs sites monastiques, ou les échanges qu’ils peuvent avoir avec des personnes qui ne se déplaceraient pas forcément au monastère, les moines peuvent annoncer au monde leur message religieux. Mais si ce média permet aux moines, individuellement, d’être autant en contact avec le monde qu’avant leur entrée dans la vie monastique, alors l’extramondanité n’est plus respectée.

L’encadrement des pratiques informatiques dans le cloître

Conscients de ces risques, les moines et moniales mettent en place des stratégies d’encadrement des pratiques informatiques. La vie monastique est en théorie une vie règlementée, contrôlée pour tendre au plus proche de la perfection religieuse. L’ascèse, comme exercice de contrôle face aux tentations diverses qui égarent par rapport au but ultime divin, vient imposer des limites aux activités ou attitudes qui ne rentreraient pas dans cette économie de contemplation totale. Les règles, de saint Benoît ou du Carmel par exemple, ainsi que les constitutions, légifèrent donc sur les comportements des moines individuels et en communauté. Or, l’Internet n’est naturellement pas pris en compte par ces textes, pour certains âgés de mille cinq cents ans. Tout est donc à construire par le monde monastique actuel. Conscients du vide de leurs textes, les abbés bénédictins, cisterciens et trappistes français ont fait de l’Internet le sujet de leurrencontre à l’automne 2009. C’est pour cette raison que certaines communautés se montrent encore méfiantes vis-à-vis de ce nouvel outil et préfèrent attendre une meilleure appréhension des attitudes religieuses envers l’informatique avant de s’y engager. L’abbé de Clairvaux (Luxembourg) dit vouloir « prendre son temps », car mal maîtrisé, ce média va à l’encontre « de la paix et de la tranquillité monastiques ». Phénomène intéressant, les moines soulignent que ce sont en général les frères les plus jeunes qui sont les plus conscients des risques liés à ce nouveau média. Ils savent mieux en cerner les risques potentiels alors que, ainsi que l’expliquait un ancien abbé de Landévennec, des moines plus âgés sont parfois moins à même de contrôler leur engouement pour cette découverte.

Les stratégies d’encadrement consistent à limiter l’utilisation d’Internet dans l’espace et dans le temps, d’en réduire l’étendue et à reporter au niveau communautaire la communication avec le monde par ce média. Ainsi, à l’abbaye de Saint-Wandrille par exemple, aucune connexion n’est accessible dans le bâtiment conventuel lui-même, mais il faut aller dans les bureaux de l’entreprise, situés en dehors de la clôture, pour y accéder. L’installation d’une salle informatique, présente dans plusieurs monastères, permet un plus grand contrôle de ces pratiques, autant par le contrôle social grâce à la présence de plusieurs moines dans le même endroit que par sa limitation à un lieu précis et déterminé. Autant l’abbé de Tamié que celui de Solesmes disent couper la connexion pendant la nuit, en général après le dernier office du soir, et la rallument après le premier du matin. Les pratiques informatiques sont donc totalement intégrées dans le mode de fonctionnement monastique : contrôle de l’espace et du temps.

Parallèlement, pour éviter l’écueil des gyrovagues, les moines insistent sur l’orientation précise de leur navigation sur l’Internet. Un moine de Solesmes affirme : « C’est une utilisation ciblée. On va toujours sur les mêmes sites. » En limitant leur utilisation à un but précis, les moines contournent le danger de vagabonder sans fin de site en site, et en font donc une utilisation ascétique. Dom Lepori, de Hauterive, déclare : « Il y a aussi des limites quant aux domaines pour lesquels on peut utiliser ces moyens : les affaires concernant son emploi, la matière de ses études, etc. Pour tous devrait valoir le critère de l’utile, du nécessaire, comme pour le temps de travail, pour la quantité de nourriture, ce qui n’empêche pas degoûter ce qu’on mange ou de travailler avec plaisir. » [20]L’Internet serait donc dans les monastères un outil utilitaire et non pas un lieu de divertissement.

Enfin, l’ascèse monastique, pour libérer les moines de ce qui pourrait interférer entre eux et Dieu, consiste à élever à niveau communautaire tout ce qui touche au temporel. Ainsi l’économie, mais aussi les relations avec le monde, sont prises en charge par un religieux qui effectue cette mission pour toute la communauté. Conformément à leur choix de retrait du monde, ce ne sont pas les moines personnellement qui sont engagés dans les nouveaux réseaux de sociabilité permis par l’Internet, mais la communauté, dans sa fonction pastorale. Ainsi, la possibilité de communiquer personnellement par le net n’est pas acceptée dans toutes les communautés. Dans un carmel de l’ouest de la France, la prieure explique :


« On a choisi, nous, en communauté, de ne pas l’utiliser pour les relations personnelles. Alors on résiste aux pressions, parce que ça m’est arrivé qu’il y ait des gens qui me demandent, est-ce que je peux écrire à telle sœur par Internet, moi, je dis non. Par contre, j’explique toujours pourquoi. Mais ça ce sont des choses qui se décident en communauté ».

(Prieure d’un carmel)


L’utilisation personnelle de l’Internet pour communiquer avec le monde reflète finalement le niveau de clôture d’une communauté. Ainsi, chez les carmélites où est en encore de rigueur la stricte clôture papale, la communication personnelle sur l’Internet n’est pas permise tandis qu’elle l’est chez certains bénédictins et que des couvents dominicains, qui ne sont donc pas soumis à la clôture, ont une connexion Internet dans toutes les cellules.

Si le monde monastique accepte les commodités permises par l’Internet, conscient des risques potentiels qu’il représente pour les valeurs monastiques, il encadre son utilisation pour l’insérer dans le système cloîtré du monastère.

Conclusion

L’Internet est en un sens parfaitement monastique par les possibilités qu’il offre d’être présent dans le monde sans sortir du cloître. Mais plusqu’un moyen de communication, à l’instar du téléphone ou de la lettre, il devient une réelle activité lorsqu’il s’agit de « surfer », à la recherche plus ou moins ciblée, d’informations. L’ascèse monastique prend en compte autant l’espace divisé entre un dedans et un dehors, ce qui est intérieur à la clôture et sera donc religieux et ce qui sera extérieur, le monde potentiellement subversif. Mais l’Internet brouille les pistes en éliminant cette distinction : le dehors devient entièrement présent dedans, et le dedans peut être ouvert sur le dehors. L’utilisation de ce média requiert donc de la part des moines un discernement aigu pour l’intégrer dans la vie monastique tout en le circonscrivant dans le temps et dans l’espace pour ne pas altérer l’équilibre religieux, prolongeant par là la clôture monastique et l’insérant dans l’économie de l’ascèse. Ainsi, parce qu’ils ont choisi de se retirer du monde, les moines utilisent peu l’Internet pour communiquer personnellement avec lui, mais c’est le monde qui emploie ce média comme nouvelle porte d’accès à l’univers monastique. Il peut alors devenir un vecteur d’évangélisation pour ceux qui n’iraient pas jusqu’au monastère ou qui n’y seraient pas allés sans le connaître sur la toile.

Finalement, au-delà du cas concret et de l’intérêt d’étudier l’accueil par le monde religieux de ce nouveau média conjointement porteur d’avantages et de risques pour le monde monastique, cet exemple révèle les stratégies monastiques pour adapter le cadre religieux aux nouveautés du monde moderne, sans renier leur mode de fonctionnement intrinsèque. Cette sphère ne se prive donc pas des facilités offertes par la modernité, mais se voit confrontée à la difficulté de les intégrer dans la vie monastique définie par les règles.