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Par Dom Pierre MIQUEL, osb
Plus radicalement, encore : y a-t-il une spiritualité proprement monastique ? Si la spiritualité monastique est définie comme la recherche de l'absolu, suivant un certain style de vie qui favorise ou conditionne cette recherche, on ne voit plus guère ce qui différencie le moine chrétien du moine non chrétien.
Si la spiritualité monastique est définie comme n'étant rien de plus qu'une vie évangélique, on ne voit plus alors ce qui la différencie de tout chrétien baptisé.
Dans le premier cas, le caractère chrétien s'évanouit au profit d'une identité de propos fondamental : la recherche de Dieu, ou d'une ressemblance assez superficielle du mode de vie : habit, tonsure, horaire, nourriture. Dans le second cas, le caractère monastique s'estompe au profit d'une communauté de vie dans le Christ qu'on soit moine ou non.
Y a-t-il une spiritualité bénédictine ?
On parle volontiers de la joie franciscaine, de la recherche de la vérité chez les fils de saint Dominique, de l'obéissance des Jésuites et de la paix bénédictine : cette dernière note serait-elle spécifique à la vie bénédictine ? La règle de saint Benoit, en insistant sur la vertu de discrétion, a donné une physionomie particulière à ceux qui l'ont pratiquée au cours des siècles ; cependant si la congrégation de Saint-Maur a placé le mot PAX au centre de son cartouche, elle l'a entouré de la couronne d'épines pour signifier que la paix véritable ne fleurit sur terre qu'au milieu des difficultés : mais c'est le lot de tout chrétien.
L'ancienneté de l'Ordre de saint Benoit lui a donné le sens de la tradition : la lectio divina met les moines en contact permanent avec la Bible et les Pères ; L'Opus Dei les plonge dans la liturgie, louange divine et source privilégiée de la vie spirituelle.
Est-ce à dire que tout cela soit "spécifiquement bénédictin" ? La Tradition de de l'Eglise, la Bible et les Pères, la Liturgie sont un bien commun, un héritage qui appartient à tout chrétien. Si les Bénédictins l'exploitent avec ferveur, ce n'est pas pour eux un apanage ou un privilège. Et cependant, il faut bien reconnaitre que cela donne une note caractéristique à leur formation et à leur rayonnement.
La spiritualité bénédictine peut-elle être vécue en dehors de la vie monastique ?
La Règle de saint Benoit a été écrite pour des moines : Regula monachorum. Faut-il être moine pour vivre de son esprit ? Ou peut-on s'inspirer de son esprit sans vivre la vie monastique ? L'esprit de saint Benoit est-il si étroitement lié à la lettre de la Règle qui porte son nom qu'il soit impossible de vivre la spiritualité bénédictine sans être moine ?
Mais par ailleurs, suffit-il de choisir son père spirituel parmi les Bénédictins, suffit-il de fréquenter assidument un monastère bénédictin pour se réclamer d'une spiritualité bénédictine ? Des esprits exigeants pourraient trancher : on est moine ou on ne l'est pas ; toute forme de vie cherchant à s'inspirer de la vie monastique sans s'y engager de manière totale et définitive serait alors un compromis, un monachisme de deuxième choix.
Cependant, puisque la vie monastique n'est pas différente de la vie chrétienne quant à l'essentiel : la rencontre du Christ, la docilité à l'Esprit, la recherche du Père, des hommes et des femmes vivant dans le monde ne peuvent-ils, sans vouloir pasticher la vie monastique, vivre intensément les valeurs chrétiennes dont vivent les moines ?
Sans doute, le silence, la solitude, le rythme de vie donnent à la journée monastique un style que les gens du monde ne peuvent adopter, mais le moine bénédictin promet la stabilité, la conversion des mœurs, l'obéissance : ce sont là des engagements compatibles avec la vie du monde. Dans la mesure où la vie du chrétien dans le monde et la vie du moine dans le cloître se dégagent des éléments parasites qui les encombraient l'une et l'autre, elles retrouvent à la fois leur spécificité et leur complémentarité : des moyens propres à chaque vocation au service d'une fin commune.
Le moine dans son monastère, vit se la Règle : "Cette règle, c'est un pressis (sic) du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Evangile" (Bossuet). Le chrétien dans le monde, vit selon l'Evangile mais sa manière de le vivre, sans être une copie de la vie monastique, bénédictine, peut avec profit s'en inspirer : qu'il trouve auprès d'un moine un conseiller spirituel pacifié et pacifiant, qu'il trouve dans un monastère une ambiance favorable à sa vie de foi, un de ces puits d'eau vive où il puisse faire hale dans la traversée du désert, n'est-ce pas ce qui permet de répondre à la question posée ? La spiritualité bénédictine n'est pas différente de la spiritualité chrétienne, mais c'est une manière monastique de la vivre : que d'autres vocations puissent partager cette vie de temps en temps, sans nostalgie ni évasion, est la meilleure preuve qu'il peut y avoir beaucoup de demeures dans la Maison du Père.